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YouTube : Partenaire ou Predator ? Le débat qui divise la filière audiovisuelle française

Le constat : un géant sans règles

YouTube domine les écrans français. Lorenzo Benedetti (Studio Bagel, ScreenTube) livre le chiffre qui fait trembler : l’application est aujourd’hui la plus utilisée sur les téléviseurs connectés, devant les chaînes historiques et les plateformes de streaming. Pourtant, elle échappe aux obligations qui pèsent sur tous les autres acteurs.

« On ne peut pas accepter durablement que des acteurs occupant une place centrale dans les usages échappent aux règles qui structurent notre industrie », tonne Isabelle Degeorges, vice-présidente de l’USPA et directrice de Gaumont Télévision.

Deux mondes irréconciliables ?

Le modèle B2B : la solidarité industrielle

Isabelle Degeorges défend un système bâti sur la mutualisation. Le CNC, les obligations d’investissement, la redistribution : ces mécanismes ont permis des œuvres que le marché pur n’aurait jamais financées. « Ce qui m’inquiète, c’est que YouTube capte une part croissante de la valeur sans participer au financement de l’ensemble de la filière », alerte-t-elle.

Le modèle B2C : l’agilité sans filet

À l’opposé, Samy Bouyssié (Studio Ascend, producteur d’Inoxtag) incarne la Creator Economy. Son credo : partir de l’audience, pas du diffuseur. « On ne commence pas par se demander qui va diffuser. On commence par se demander qui va regarder, et pourquoi. » Résultat : rapidité, test-and-learn, mais solitude économique. « Quand ça marche, ça marche très fort pour toi. Quand ça ne marche pas, tu tombes seul », résume Benedetti.

La fracture : redistribution contre extraction

Le nœud gordien ? L’argent. « Le sujet n’est pas que YouTube gagne de l’argent. Le sujet, c’est que cet argent ne circule pas », tranche Degeorges. Elle dénonce un basculement « d’un système redistributif à un système extractif ».

Netflix, Amazon, Disney+ contribuent au CNC. YouTube, diffuseur de fait sur les TV, reste juridiquement une « plateforme technique ». Résultat : « YouTube coche toutes les cases de l’influence culturelle, mais aucune de celles de la responsabilité industrielle ».

Dans la Creator Economy, la monétisation ne vient pas de la plateforme mais des marques. Or, comme le note Bouyssié, « les marques financent ce qui leur ressemble. Pas ce qui relève de l’intérêt général ». Documentaire d’investigation, fiction ambitieuse : ces genres peinent à trouver leur place.

La data : un pouvoir confisqué

YouTube contrôle tout : mesure, algorithmes, visibilité. « YouTube ne se contente pas de montrer des chiffres. Il décide de ce que ces chiffres veulent dire », analyse Benedetti. Cette « transparence » illusoire cache une opacité totale sur les règles du jeu.

Pire : la relation au public est confisquée. « Le public n’est jamais vraiment à toi. Il est à YouTube, qui te le prête », résume Jérôme Chouraqui, président du médiaClub.

Les algorithmes structurent l’éditorial sans en assumer la responsabilité. « On finit toujours par s’adapter à ce qui marche. Même quand on ne le veut pas », reconnaît Bouyssié. Une normalisation qui menace la diversité culturelle.

L’information en danger

YouTube est devenu la première source d’information des jeunes. Mais « ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de rédaction en chef visible qu’il n’y a pas de ligne éditoriale. Elle est simplement codée ailleurs », prévient Degeorges. Des algorithmes optimisés pour l’engagement privilégient le clivage, l’émotion, la radicalité — au détriment de l’enquête et de la nuance.

« L’information sur YouTube vit souvent sur un fil », ajoute Bouyssié. Sans financement public, l’investigation disparaît.

La voie étroite

Le débat ne tranche pas. Il révèle. YouTube n’est ni sauveur ni ennemi, mais « révélateur des fragilités du modèle existant », selon Chouraqui.

Trois constats unissent les opposants :

  • YouTube est incontournable
  • L’hybridation des modèles est nécessaire
  • Le système actuel est sous tension

Mais sur l’essentiel, la division persiste : jusqu’où accepter une dépendance qui fragilise le collectif au profit de l’individuel ?

« Une industrie culturelle qui ne redistribue plus est une industrie qui se fragilise elle-même », conclut Chouraqui. L’USPA et le médiaClub appellent à un « nouveau pacte industriel ». Urgence : le train YouTube est lancé, et la filière n’a plus le choix entre le conduire ou subir la dérive.