Série « Parcours » — Portrait n°12
Le 6 août 2026, l’Office national du cacao et du café publie les chiffres de la campagne 2025-2026. Telcar Cocoa a expédié 40 631 tonnes de fèves, soit 32,38 % des exportations camerounaises : l’entreprise reprend la première place qu’elle avait perdue un an plus tôt. Ce retour a une cause précise, et elle est brutale. En rompant avec Cargill, le négociant américain qui détenait 49 % de son capital et achetait l’essentiel de sa production, Kate Fotso a perdu d’un seul coup son actionnaire de référence et son principal client. Ses exportations se sont effondrées de 53 %. Elle est allée chercher d’autres acheteurs. Pendant ce temps, elle a signé en avril dernier une convention bancaire pour construire une brasserie à Souza et attaquer, sur son propre terrain, le groupe Castel. Ce portrait est celui d’une industrielle qui a choisi de perdre son partenaire plutôt que sa marge — et il comporte une réserve importante sur ce que ce retour au sommet signifie réellement.
Les chiffres
| Sud-Ouest | Région d’origine, anglophone |
| 5 ans | Durée de son passage chez Cargill avant de fonder Telcar |
| Milieu des années 1990 | Création de Telcar Cocoa |
| 49 % | Participation détenue par Cargill dans Telcar |
| 40 631 t / 32,38 % | Exportations Telcar et part de marché, campagne 2025-2026 |
| 31 029 t / 16,18 % | Campagne 2024-2025, en recul de 53 % |
| 125 469 t | Exportations camerounaises totales, campagne 2025-2026 |
| > 10 000 $/t | Pic du cours mondial du cacao fin 2024 |
| -50 % | Repli du cours entre ce pic et 2026 |
| 200 $/t | Décote maximale des fèves camerounaises face aux fèves ivoiriennes |
| 17 Md FCFA | Investissement dans l’usine de boissons de Souza (~28,3 M$) |
| 9 Md FCFA | Convention signée avec BGFIBank Cameroun le 10 avril 2026 |
| Septembre 2023 | Création de Bridge Riviera Development and Hospitalities |
| 252 M$ | Fortune estimée par Forbes Afrique — chiffre ancien, voir note |
| 2 août 2016 | Décès de son époux André Fotso, fondateur de TAF Investment Group |
Une anglophone dans une filière francophone
Il faut commencer par un détail que la presse camerounaise relève souvent et qui n’est pas anecdotique dans ce pays : Kate Kanyi-Tometi Fotso vient du Sud-Ouest anglophone. Aux bureaux de Telcar à Bonabéri, dans la zone industrielle de Douala, un visiteur qui salue les agents de sécurité en français se voit répondre en anglais.
Dans une économie où la langue marque l’appartenance et où les réseaux d’affaires se recoupent largement avec les régions d’origine, diriger la première entreprise d’exportation d’une filière stratégique depuis cette position n’est pas neutre. C’est une variante de ce que documentaient les portraits d’Ursula Burns et de Mohed Altrad : construire une position dans un environnement où l’on n’est pas structurellement attendu.
Son parcours dans le cacao commence de l’intérieur du système qu’elle finira par quitter. Elle travaille cinq ans chez Cargill, l’un des plus grands négociants agricoles du monde, avant de fonder Telcar Cocoa au milieu des années 1990. Cargill entre au capital à hauteur de 49 % et devient le débouché principal de l’entreprise.
Le modèle est clair, et il est celui de la plupart des exportateurs africains : un opérateur local collecte, agrège, contrôle la qualité et livre à un négociant international qui apporte le capital, le financement de campagne et l’accès au marché mondial. C’est un modèle efficace. C’est aussi un modèle de dépendance.
Le ministre camerounais du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana, lui a donné le surnom que la filière utilise depuis : la dame de fer du cacao.
Son époux, André Fotso, fondateur du groupe TAF Investment et ancien président du patronat camerounais, meurt à Paris le 2 août 2016. Elle reprend la gestion des capitaux et des investissements qu’il laisse, en plus de Telcar. Elle est par ailleurs actionnaire d’Ecobank Cameroun — le groupe dont il était question dans notre portrait d’avant-hier — et a été nommée par le président Paul Biya pour représenter les exportateurs au conseil d’administration du port autonome de Kribi.
La rupture, et le prix qu’elle a coûté
La séparation d’avec Cargill est l’événement structurant de la période récente. Elle est aussi le point où les sources divergent le plus : certaines la datent de 2022, d’autres de janvier 2025. Cette divergence tient probablement à la différence entre la fin de la relation commerciale et la sortie effective du capital, mais nous ne pouvons pas l’établir avec certitude.
Ce qui est établi, ce sont les conséquences.
Lors de la campagne 2024-2025, les exportations de Telcar chutent de 53 %, à 31 029 tonnes. La part de marché tombe à 16,18 %. Cinq campagnes consécutives de domination prennent fin, et Social Business Enterprise Technology passe devant. Les achats de fèves de l’entreprise, selon les données de l’ONCC, sont divisés par deux.
C’est la pire année de l’histoire trentenaire de l’entreprise, et il faut appeler cela par son nom : perdre simultanément son actionnaire à 49 % et son acheteur principal est une décision dont le coût se compte immédiatement.
Le contexte n’a rien arrangé. Le cours mondial du cacao a dépassé 10 000 dollars la tonne fin 2024, avant de reculer de près de moitié en 2026, à mesure que l’offre se rétablissait et que la demande faiblissait. Les opérateurs qui avaient constitué des stocks au sommet se sont retrouvés avec des marchandises achetées trop cher. Reconstituer un portefeuille d’acheteurs dans ces conditions est l’exercice le plus difficile du métier.
Le retour, et la réserve qu’il appelle
Un an plus tard, les chiffres publiés le 6 août sont ceux d’un redressement : 40 631 tonnes, 32,38 % des exportations nationales, première place retrouvée.
C’est un résultat réel et il n’était pas acquis.
Mais un lecteur financier doit lire la seconde ligne du tableau. Les exportations camerounaises totales de la campagne 2025-2026 s’élèvent à 125 469 tonnes. C’est un niveau faible pour le Cameroun. Autrement dit, Telcar reprend la tête d’un marché qui s’est lui-même contracté, avec un tonnage inférieur à ses volumes d’avant la rupture.
Reprendre 32 % d’un marché réduit n’équivaut pas à retrouver la position antérieure. Le redressement est vrai en part de marché ; il l’est beaucoup moins en volume absolu. Nous préférons l’écrire, parce que la totalité de la couverture médiatique de cette semaine s’en tient au titre — première exportatrice — sans regarder le dénominateur.
La suspension des achats : le geste, et la question
Un épisode antérieur mérite d’être versé au dossier, parce qu’il éclaire la méthode.
Confrontée à une dégradation de la qualité des fèves camerounaises — taux de matière grasse insuffisant, acidité élevée, présence de débris —, Kate Fotso suspend les opérations de traitement de son entreprise. Elle justifie cette décision en expliquant qu’il ne s’agit pas de punir les producteurs mais de protéger la réputation du Cameroun, et que l’on ne peut pas vendre ce que le monde n’achètera pas. Elle annonce des investissements dans la formation des planteurs, le traitement post-récolte et la logistique.
Le problème qu’elle désigne est réel : les fèves camerounaises subissent une décote pouvant atteindre 200 dollars la tonne face aux fèves ivoiriennes, et les rejets pour qualité insuffisante augmentent.
Deux lectures coexistent, et l’honnêteté commande de les exposer toutes les deux. Selon la première, il s’agit d’un arbitrage de long terme courageux : accepter une perte immédiate de volume pour préserver la valeur d’une filière nationale, ce qu’aucun autre grand exportateur camerounais n’a fait. Selon la seconde, la décision intervient dans une conjoncture où les stocks achetés au sommet perdaient de la valeur, ce qui rendait la suspension moins coûteuse qu’elle n’y paraît.
Rien ne permet de trancher, et les deux motivations peuvent parfaitement coexister — un bon arbitrage industriel est souvent celui qui sert aussi la trésorerie.
Le cacao finance la bière
Le mouvement le plus récent est le plus révélateur de la stratégie.
Le 10 avril 2026, à Douala, Kate Fotso signe avec BGFIBank Cameroun une convention de neuf milliards de FCFA, portion d’un financement global de dix-sept milliards destiné à la construction d’une usine de boissons à Souza, dans le Littoral : bières, sodas, eaux minérales. Le projet compte parmi les plus importants investissements industriels privés récents du pays. En septembre 2023, elle avait déjà constitué à Douala Bridge Riviera Development and Hospitalities, société destinée à l’hôtellerie de luxe et à l’immobilier.
Deux observations s’imposent.
Elle attaque Castel sur son marché. Les Brasseries du Cameroun, filiale du groupe français Castel, dominent le marché camerounais de la bière depuis des décennies. Nos lecteurs auront reconnu le nom : dans notre troisième portrait, Célestin Tawamba rachetait à Somdia, filiale du même groupe Castel, ses minoteries du Cameroun et du Congo. En dix jours, cette série documente donc deux industriels camerounais qui, l’un par l’acquisition, l’autre par la concurrence frontale, s’attaquent aux positions du même groupe français. Ce n’est pas une coïncidence ; c’est un mouvement de fond.
Le financement est local. Neuf milliards de FCFA apportés par une banque de la sous-région, sans partenaire étranger de référence annoncé. C’est le même constat que pour l’emprunt de douze millions d’euros contracté par Tawamba auprès de trois banques camerounaises pour se lancer dans le médicament générique : contrairement à une idée reçue, le système bancaire d’Afrique centrale finance l’industrie — lorsque l’emprunteur présente un historique de résultats vérifiables.
Ce que ce parcours dit à un entrepreneur de Douala, Libreville ou N’Djamena
La dépendance à un acheteur unique est une vulnérabilité, même quand elle est confortable. Le modèle Telcar-Cargill a fonctionné pendant deux décennies. Il a coûté 53 % du volume en une campagne le jour où il a pris fin. Tout exportateur de matière première dont un seul client représente l’essentiel du chiffre d’affaires devrait chiffrer ce scénario avant d’y être contraint.
La qualité est un actif financier, pas une exigence administrative. Une décote de 200 dollars la tonne face à un concurrent régional représente, sur des volumes nationaux, plusieurs milliards de FCFA perdus chaque année par la filière camerounaise. C’est un problème de revenu, pas de conformité.
Diversifier avec les flux d’une activité cyclique. Le cacao est soumis à des cycles violents — un doublement puis une division par deux du cours en dix-huit mois. Utiliser les excédents des années hautes pour financer des actifs à revenus plus stables — boissons, immobilier, hôtellerie — est un arbitrage classique, et rarement pratiqué dans la sous-région, où les années fastes financent plus souvent la consommation que l’investissement.
Vérifier le dénominateur. Ce dernier enseignement s’adresse autant aux dirigeants qu’aux lecteurs de communiqués. Une part de marché en hausse sur un marché en contraction n’est pas une croissance. Cette distinction, appliquée à ses propres tableaux de bord, évite un grand nombre d’illusions.
Prochain portrait demain : Tidjane Thiam, premier Africain à diriger une grande banque mondiale.


