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Mohed Altrad : il ignore sa date de naissance, il pèse 6,6 milliards de dollars, et il comparaîtra en appel en mars 2027

Série « Parcours » — Portrait n°11


Il ne sait pas quel jour il est né. Il a choisi le 9 mars avec ses enfants, faute de mieux. Né dans le désert syrien vers 1948, confié à ses grands-parents à quatre ans après la mort de sa mère, élevé par une grand-mère hostile à sa scolarisation, il arrive en France à la fin des années 1960 sans parler un mot de français. Il y obtient un doctorat en informatique, puis rachète en 1985 une petite entreprise d’échafaudages en faillite. Quarante ans plus tard, le groupe Altrad emploie 65 000 personnes dans plus de cinquante pays et sa fortune personnelle est estimée à 6,6 milliards de dollars par Forbes. C’est l’un des parcours les plus spectaculaires du capitalisme européen contemporain. C’est aussi, depuis décembre 2022, un dossier judiciaire : condamné en première instance pour corruption, il a fait appel, et son procès a été reporté à mars 2027. En avril 2026, le Parquet national financier a par ailleurs ouvert une enquête préliminaire visant son groupe. Ce portrait traite les deux volets. Il ne pouvait pas faire autrement.


Les chiffres

~1948Année de naissance présumée, région de Raqqa, Syrie — date exacte inconnue
9 marsDate d’anniversaire choisie symboliquement avec ses enfants
4 ansÂge auquel il est confié à ses grands-parents, après la mort de sa mère
Fin des années 1960Arrivée en France, avec une bourse, sans parler français
DoctoratInformatique, Université Paris-Dauphine
1985Rachat de l’entreprise d’échafaudages qui deviendra le groupe Altrad
65 000Salariés du groupe, dans plus de 50 pays (2025)
6,6 à 6,7 Md$Fortune personnelle estimée par Forbes en 2026
2015Entrepreneur mondial de l’année, prix Ernst & Young
3Romans publiés
Décembre 2022Condamnation en première instance : 18 mois avec sursis, 50 000 € d’amende
Mars 2027Procès en appel, initialement prévu en septembre 2026
350 à 400 M€Montant visé par l’enquête préliminaire ouverte en avril 2026

Une biographie sans état civil

Le portrait commence par une absence : celle d’une date de naissance.

Mohed Altrad naît vers 1948 dans la région de Raqqa, dans le désert syrien, au sein d’une tribu bédouine. Il raconte publiquement les circonstances de cette naissance, qu’il décrit comme le produit d’un viol. Sa mère meurt alors qu’il a quatre ans ; son père le confie à ses grands-parents. Sa grand-mère s’oppose à ce qu’il aille à l’école — un enfant de sa condition doit garder les troupeaux.

Il y va quand même, en marchant plusieurs kilomètres. Il obtient une bourse de l’État syrien et arrive en France à la fin des années 1960, sans parler la langue.

Cette absence d’état civil n’est pas un détail pittoresque. Elle définit la structure du parcours : un homme sans papiers, sans famille, sans langue et sans réseau, dans un pays où l’ensemble de ces éléments conditionne normalement l’accès aux positions. Tout ce qu’il obtiendra, il devra le construire depuis zéro, y compris son identité administrative.

Il étudie la physique, puis l’informatique, et obtient un doctorat à l’Université Paris-Dauphine. Il travaille comme ingénieur, notamment dans le secteur pétrolier au Moyen-Orient, où il accumule le capital initial qui rendra possible la suite.

1985 : acheter ce que personne ne veut

Le basculement du parcours a lieu en 1985. Altrad rachète, avec un associé, une petite entreprise d’échafaudages en difficulté dans la région de Montpellier.

Il faut mesurer l’écart entre son profil et cette décision. Un docteur en informatique, dans la France du milieu des années 1980, se dirige vers la recherche, les télécoms ou les services. Il choisit un métier de tubes métalliques et de bétonnières, à faible marge, à forte intensité de main-d’œuvre, dans une industrie mature.

Ce choix est exactement celui que documentait le portrait de Célestin Tawamba : préférer l’actif industriel illiquide à l’activité rapide. Chez Tawamba, un financier choisit l’usine ; chez Altrad, un informaticien choisit l’échafaudage.

La méthode de croissance qui suit est simple et répétée pendant quarante ans : la croissance externe. Altrad rachète des concurrents, des entreprises en difficulté, des divisions dont les grands groupes veulent se défaire. Le groupe passe de l’équipement à la prestation de services industriels — échafaudage, isolation, maintenance, accès aux sites — pour l’énergie, la pétrochimie et la construction. En 2017, il acquiert le britannique Cape ; d’autres opérations d’envergure suivront.

Le résultat, en 2025, est un groupe de 65 000 salariés présent dans plus de cinquante pays, dirigé depuis Montpellier et non depuis Paris.

Il obtient en 2015 le prix mondial de l’entrepreneur de l’année décerné par Ernst & Young. Il publie trois romans, dont un largement autobiographique. Il devient président du Montpellier Hérault Rugby et sponsor du XV de France.

Le volet judiciaire, et comment le lire

C’est ici qu’un portrait honnête doit ralentir, parce que la présomption d’innocence n’est pas une formule de politesse.

La condamnation de 2022. Le 13 décembre 2022, le tribunal correctionnel de Paris condamne Mohed Altrad à dix-huit mois de prison avec sursis et 50 000 euros d’amende pour corruption active, trafic d’influence et abus de biens sociaux, dans l’affaire dite Altrad-Laporte. Bernard Laporte, alors président de la Fédération française de rugby, est condamné à deux ans avec sursis. Le dossier porte notamment sur des contrats de sponsoring liant le groupe Altrad au rugby français.

Les deux hommes ont immédiatement fait appel. Une condamnation frappée d’appel n’est pas définitive : juridiquement, la présomption d’innocence continue de s’appliquer jusqu’à l’arrêt de la cour d’appel. Le procès, initialement fixé du 9 au 23 septembre 2026, a été reporté à mars 2027 pour des raisons que les avocats des prévenus ont présentées comme indépendantes de leur volonté.

L’enquête de 2026. En avril 2026, à la suite d’une plainte de l’administration fiscale, le Parquet national financier ouvre une enquête préliminaire visant le groupe Altrad pour fraude fiscale aggravée et blanchiment de fraude fiscale aggravée en bande organisée, portant sur un montant compris entre 350 et 400 millions d’euros via un montage à Dubaï. Le siège du groupe, à Montpellier, a été perquisitionné.

Une enquête préliminaire n’est ni une mise en examen, ni une inculpation, ni a fortiori une condamnation. C’est une phase d’investigation qui peut se conclure par un classement sans suite. À la date de rédaction, aucune décision de justice n’a été rendue dans ce dossier.

Le contentieux amiante. Un troisième volet, de nature civile et étranger, mérite d’être mentionné. Le rachat de Cape en 2017 a apporté au groupe un passif lié à l’amiante : une procédure engagée en Caroline du Sud met en cause plusieurs entités, dont le groupe Altrad et son fondateur à titre personnel, au sujet des conséquences sanitaires de l’activité de Cape Asbestos au XXe siècle. Le rapport annuel 2023 du groupe indiquait que ces réclamations étaient connues au moment de l’acquisition et que l’entreprise recherchait des moyens de soutenir les victimes de mésothéliome.

Ce que ces trois dossiers disent, indépendamment de leur issue

On peut soutenir, sans préjuger d’aucune décision, deux propositions qui n’ont rien de contradictoire.

La première : un parcours d’ascension exceptionnel ne confère aucune immunité, et son récit ne doit pas servir d’argument de défense. Le fait d’être né sans état civil dans le désert syrien n’a aucune pertinence juridique. Les tribunaux jugent des faits.

La seconde : un dirigeant frappé d’une condamnation non définitive et visé par une enquête préliminaire conserve le droit à la présomption d’innocence, y compris dans un média. Le traitement journalistique correct consiste à décrire l’état exact des procédures — condamné en première instance, appel pendant, enquête ouverte sans mise en examen — et non à trancher.

Ce qui est en revanche établi et pertinent pour un lecteur d’affaires, c’est le risque. Un groupe de 65 000 salariés dont le fondateur cumule trois contentieux d’ampleur porte un risque de dirigeant, un risque fiscal et un risque de passif environnemental hérité. Ces trois éléments pèsent sur une valorisation, sur un coût de financement et sur la capacité à remporter des appels d’offres publics — indépendamment de toute culpabilité.

Ce que ce parcours dit à un dirigeant de Douala, Libreville ou N’Djamena

L’absence de réseau initial n’est pas rédhibitoire, mais le substitut coûte cher. Altrad n’avait ni capital, ni famille, ni langue. Il a substitué à tout cela un diplôme technique de haut niveau obtenu dans le pays d’accueil. C’est le même mécanisme que chez Ursula Burns : la compétence vérifiable comme passeport dans un environnement où l’on n’est pas attendu.

La croissance externe est un métier, pas une opportunité. Quarante ans d’acquisitions successives supposent une capacité répétée à valoriser, financer et intégrer. Peu d’entreprises de la sous-région ont structuré cette compétence, alors que le mouvement de désengagement des groupes étrangers — documenté trois fois dans cette série — la rend précisément nécessaire.

Un passif s’achète avec l’actif. Le dossier Cape est un cas d’école : une acquisition apporte un passif environnemental et sanitaire vieux de plusieurs décennies, qui ressurgit devant un tribunal étranger. Pour tout repreneur d’actifs cédés par des groupes internationaux dans la sous-région — mines, cimenteries, sites pétroliers —, la question de la responsabilité historique doit être traitée dans le contrat, pas découverte après.

Le risque juridique du dirigeant est un risque d’entreprise. Lorsque le fondateur, l’actionnaire principal et le visage public sont la même personne, ses ennuis judiciaires deviennent mécaniquement ceux du groupe. La question de la séparation des rôles — direction, contrôle, représentation — n’est pas une lubie de gouvernance importée. C’est une protection de l’actif.


Prochain portrait demain : Kate Fotso, première exportatrice de cacao du Cameroun.