Série « Parcours » — Portrait n°13
Le 22 avril 2025, le tribunal d’Abidjan raye Tidjane Thiam de la liste électorale ivoirienne. Le motif : en acquérant la nationalité française en 1987, il aurait perdu la nationalité ivoirienne. La décision n’est pas susceptible de recours. Cinq jours plus tôt, il avait été investi candidat de son parti avec 99,50 % des voix. L’homme ainsi écarté est le premier Noir à avoir dirigé une entreprise du FTSE 100 britannique, puis le premier Africain à avoir dirigé une grande banque mondiale. Il pilote aujourd’hui le principal parti d’opposition ivoirien depuis Paris, par écran interposé. Ce portrait est le plus délicat de notre série : il touche à une élection contestée dans un pays voisin, sur laquelle nous n’avons pas à prendre parti. Nous nous en tiendrons donc à ce qui est établi — la trajectoire professionnelle, le bilan, les décisions de justice — et nous exposerons les deux lectures du volet politique sans en privilégier aucune.
Les chiffres
| 29 juillet 1962 | Naissance à Abidjan ; benjamin d’une famille de sept enfants |
| Filiation | Sa mère Mariétou est la nièce de Félix Houphouët-Boigny ; son oncle Habib Thiam fut Premier ministre du Sénégal |
| 1963 | Son père Amadou est ministre ivoirien de l’Information — il sera emprisonné deux ans |
| 1998-1999 | Ministre du Plan et du Développement de Côte d’Ivoire |
| Décembre 1999 | Coup d’État ; il quitte le pays |
| 2007 / 2009 | Directeur financier puis directeur général de Prudential |
| 35,5 Md$ | Montant de l’offre sur AIA, filiale asiatique d’AIG, en 2010 — échec |
| 14,5 Md£ | Augmentation de capital envisagée pour la financer, la plus importante jamais tentée au Royaume-Uni |
| 30 M£ | Amende infligée à Prudential par le régulateur britannique en 2013 |
| Mars 2015 – février 2020 | Directeur général de Credit Suisse |
| -46 % | Évolution du cours de Credit Suisse pendant son mandat (UBS : -40 % sur la même période) |
| Décembre 2023 | Élu président du PDCI-RDA |
| 1987 / 20 mars 2025 | Acquisition, puis perte officielle de la nationalité française |
| 22 avril 2025 | Radiation de la liste électorale, décision non susceptible de recours |
| 63 ans | Âge en 2026 |
Un héritier, pas un self-made man
Il faut le dire d’emblée, parce que cela distingue ce portrait des douze précédents : Tidjane Thiam n’est pas parti de rien.
Sa mère, Mariétou, est la nièce de Félix Houphouët-Boigny, premier président de la Côte d’Ivoire, au pouvoir pendant plus de trois décennies. Du côté paternel, son oncle Habib Thiam a occupé plusieurs fonctions gouvernementales au Sénégal, dont celle de Premier ministre. Son père Amadou, journaliste d’origine sénégalaise, est ministre ivoirien de l’Information en 1963.
Mais cet héritage n’a pas été confortable. Amadou Thiam est emprisonné deux ans alors que son fils est très jeune. Grandir dans une famille de pouvoir dans la Côte d’Ivoire des années 1960 signifiait aussi être exposé aux retournements de ce pouvoir.
Thiam suit ensuite le parcours d’excellence français : École polytechnique, puis École des mines, puis un MBA à l’INSEAD. Il entre chez McKinsey.
Ce que ce capital initial change, dans une série consacrée aux ruptures de trajectoire, mérite d’être posé franchement. Masiyiwa, Burns, Altrad ou Tawamba ont construit leur position sans réseau préexistant. Thiam disposait d’un nom, d’une éducation et de relations. Cela ne diminue en rien ce qu’il a accompli — atteindre la direction générale d’une banque mondiale ne s’hérite pas — mais cela situe le point de départ.

Le retour, puis le coup d’État
À la fin des années 1990, Thiam rentre en Côte d’Ivoire. Il dirige le Bureau national d’études techniques et de développement, structure d’ingénierie publique, puis devient ministre du Plan et du Développement entre 1998 et 1999.
Le coup d’État de décembre 1999 met fin à cette séquence. Thiam quitte le pays.
Cet épisode est décisif pour comprendre la suite. Une carrière publique interrompue par la force produit rarement un retour serein à la politique vingt-cinq ans plus tard ; elle produit en revanche une carrière internationale, parce que le capital humain, lui, reste transportable. Il redevient associé chez McKinsey à Paris, puis rejoint l’assureur britannique Aviva en 2002.
Prudential : le sommet, et la première sanction
En 2007, il devient directeur financier de Prudential ; en 2009, directeur général. Il est alors le premier Noir à diriger une entreprise du FTSE 100.
Cinq mois après sa nomination, il engage l’opération la plus ambitieuse de l’histoire du groupe : le rachat d’AIA, filiale asiatique de l’assureur américain AIG, pour 35,5 milliards de dollars, financé par une augmentation de capital de 14,5 milliards de livres — la plus importante jamais tentée au Royaume-Uni.
L’opération échoue. Les investisseurs institutionnels, jugeant le prix trop élevé, obligent le groupe à reculer. AIA sera introduite en Bourse à Hong Kong pour une valeur supérieure à l’offre initiale de Prudential.
En mars 2013, le régulateur britannique inflige à deux entités du groupe Prudential des amendes totalisant trente millions de livres, et prononce un blâme public à l’encontre de Tidjane Thiam. Le grief n’est pas d’avoir tenté l’opération, mais de ne pas en avoir informé le régulateur avant que l’information ne fuite dans la presse, le 27 février 2010 — alors même qu’une réunion s’était tenue quinze jours plus tôt, au cours de laquelle le régulateur interrogeait le groupe sur sa stratégie asiatique et ses projets de levée de capitaux.
Deux précisions s’imposent. Le régulateur a explicitement conclu que les manquements n’étaient ni délibérés ni imprudents. Et il s’agit d’un blâme, pas d’une amende personnelle.
Cela étant posé, le fait est significatif pour un média financier : le dirigeant a été jugé personnellement responsable d’un défaut d’information du régulateur. C’est une question de gouvernance, pas de stratégie.
Credit Suisse : le redressement, et la sortie
Thiam prend la direction générale de Credit Suisse en mars 2015. Il n’a aucune expérience directe de la banque d’investissement et vient de l’extérieur du monde bancaire suisse — deux traits qui lui seront reprochés.
Son mandat est celui d’une restructuration : réorientation vers la gestion de fortune, reconstitution des fonds propres, réduction des coûts, réduction du profil de risque. À son départ, le président du conseil salue une contribution considérable et une banque revenue au profit.
Le cours de l’action, lui, a reculé de 46 % pendant son mandat. Il faut aussitôt ajouter le point de comparaison, sans lequel ce chiffre est trompeur : UBS a perdu environ 40 % sur la même période. C’est une décennie difficile pour l’ensemble des banques européennes, confrontées à l’effondrement des revenus de banque d’investissement et à des taux d’intérêt durablement bas.
La sortie, en février 2020, ne relève pas de la performance. Elle relève d’une affaire d’espionnage interne. Credit Suisse avait fait suivre par des détectives privés son ancien responsable de la gestion de fortune, Iqbal Khan, parti chez UBS, puis son ancien directeur des ressources humaines. Le directeur des opérations, Pierre-Olivier Bouée — qui avait suivi Thiam depuis Aviva puis Prudential —, est mis en cause et démissionne. Un sous-traitant impliqué dans le recrutement des détectives se suicide.
Thiam a constamment affirmé n’avoir eu aucune connaissance de la surveillance de ses deux anciens collègues. Le conseil d’administration accepte sa démission à l’unanimité. L’enquête ultérieure du régulateur suisse a établi que sept observations avaient été planifiées entre 2016 et 2019, constaté de graves manquements au droit de la surveillance, sanctionné la banque et ouvert des procédures contre plusieurs personnes.
Deux nuances complètent le tableau, et elles jouent en sens inverse.
En sa faveur : les deux catastrophes qui ont précipité la fin de Credit Suisse — l’effondrement des fonds Greensill, dix milliards de dollars, et la perte de 5,5 milliards liée au family office Archegos, la plus lourde des 166 ans d’existence de la banque — sont survenues après son départ. Lui attribuer la chute de l’établissement serait faux.
En défaveur : cinq ans de direction n’ont manifestement pas suffi à modifier une culture de gestion du risque qui allait produire ces désastres. Il l’a lui-même reconnu, en observant que les questions culturelles ne se règlent pas en cinq ans.
Le retour politique, et les deux lectures
En décembre 2023, après le décès d’Henri Konan Bédié, Tidjane Thiam est élu président du PDCI-RDA, le plus ancien parti de Côte d’Ivoire, fondé par Houphouët-Boigny. Le bureau politique le désigne candidat à la présidentielle du 25 octobre 2025.
Reste un obstacle : la double nationalité. La Constitution ivoirienne impose aux candidats de ne détenir que la nationalité ivoirienne. Le 7 février 2025, Thiam annonce renoncer à la nationalité française, acquise en 1987 ; le décret est publié au Journal officiel français le 20 mars.
Les 16 et 17 avril, il est investi par son parti avec 99,50 % des voix, seul candidat. Le 22 avril, le tribunal d’Abidjan le raye de la liste électorale : selon l’un de ses avocats, la présidente du tribunal a conclu qu’il avait perdu la nationalité ivoirienne lors de l’acquisition de la nationalité française en 1987. La décision n’est pas susceptible de recours.
Suivent une série d’épisodes procéduraux : une militante conteste sa légitimité même à la tête du parti ; il renonce à la présidence du PDCI le 12 avril en dénonçant un harcèlement judiciaire, avant d’être réélu le 14 mai avec plus de 99 % des voix lors d’un congrès extraordinaire ; la plainte est jugée sans objet le 22 mai ; il obtiendrait un certificat de nationalité le 21 août ; son parti dépose sa candidature le 24 août. Elle sera écartée.
Deux lectures s’affrontent, et elles reposent sur les mêmes faits.
La lecture juridique. L’article 48 du Code ivoirien de la nationalité dispose qu’un Ivoirien majeur perd sa nationalité s’il acquiert volontairement une nationalité étrangère. Thiam a acquis la nationalité française en 1987. Le tribunal a appliqué le texte. La règle constitutionnelle sur la nationalité unique des candidats est antérieure à ce contentieux et s’applique à tous.
La lecture politique. Ses partisans relèvent le calendrier — une radiation cinq jours après son investiture —, le volume des recours déposés contre lui, le fait que la décision ne soit pas susceptible de recours, et la concomitance avec une procédure visant à le destituer de la tête de son propre parti. Ils y voient une élimination organisée.
Nous ne trancherons pas. Ce n’est ni notre rôle ni notre pays. Ce que nous pouvons dire est plus limité et plus utile : un cadre juridique qui produit, quinze ans après les faits, la déchéance rétroactive d’une nationalité pour un acte accompli en 1987 crée une insécurité qui dépasse le cas d’un homme. Elle concerne l’ensemble des diasporas.
En 2026, Thiam dirige toujours le PDCI-RDA, mais depuis Paris. Il s’est exprimé au Parlement européen à Bruxelles en mai. Des militants réclament les conditions d’un retour.
Ce que ce parcours dit à un dirigeant de Douala, Libreville ou N’Djamena
La double nationalité est un risque juridique à traiter tôt. Des dizaines de milliers de cadres africains de la diaspora détiennent deux passeports. Les codes de nationalité de plusieurs États de la région comportent des dispositions comparables à l’article 48 ivoirien, souvent dormantes. Elles ne le restent pas nécessairement. Quiconque envisage un jour des fonctions publiques dans son pays d’origine devrait faire examiner sa situation par un juriste bien avant d’en avoir besoin.
La relation au régulateur est une fonction de direction, pas une formalité. Le blâme de 2013 ne portait pas sur une stratégie, mais sur un défaut d’information. Dans un environnement CEMAC où les autorités de supervision montent en puissance — bancaire, boursière, concurrentielle —, la qualité de la relation avec le superviseur devient un actif, et son absence un passif.
Un mandat se juge sur une durée qui excède souvent le mandat. Les désastres de Credit Suisse sont survenus après le départ de Thiam, mais sur des positions et une culture qui existaient pendant son mandat. Symétriquement, les redressements que l’on porte au crédit d’un dirigeant produisent parfois leurs effets sous son successeur. C’est un argument pour se méfier des évaluations à chaud, dans un sens comme dans l’autre.
Le pouvoir économique ne se convertit pas mécaniquement en légitimité politique. C’est l’enseignement le plus net de ce dossier. Diriger un groupe mondial suppose de convaincre des actionnaires et des conseils d’administration ; conquérir un pouvoir politique suppose de convaincre des électeurs et de survivre à des adversaires. Les compétences ne se recouvrent que partiellement, et le second exercice ne pardonne pas les angles morts administratifs.
Dernier portrait demain : Jim Ovia, fondateur de Zenith Bank.




