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Franc CFA numérique : la BEAC en marche vers la monnaie souveraine de l’ère digitale

Annoncée mi-mai 2026 à Dakar par le gouverneur Yvon Sana Bangui, l’orientation est désormais explicite : la Banque des États de l’Afrique centrale veut son propre franc CFA numérique. Une réponse aux stablecoins, mais aussi un repositionnement stratégique dans la course monétaire africaine.

À Dakar, en marge d’une conférence internationale organisée par la BCEAO sur les crypto-actifs et l’innovation financière, le gouverneur de la BEAC, Yvon Sana Bangui, a tranché. La zone CEMAC ne s’ouvrira pas aux stablecoins privés libellés en dollar. Elle se dotera de sa propre monnaie numérique de banque centrale (MNBC), indexée à parité stricte sur le franc CFA. Une orientation déjà esquissée dans les travaux conjoints menés avec le FMI, et qui s’inscrit dans la continuité d’un atelier technique conduit en février 2026 avec la COBAC et la COSUMAF.

Un revirement spectaculaire en quatre ans

Pour mesurer la portée de cette annonce, il faut se souvenir d’où venait la BEAC. En mai 2022, quand la Centrafrique a fait du bitcoin une monnaie légale, la Commission bancaire d’Afrique centrale avait réagi avec une fermeté inhabituelle : interdiction pure et simple de toute transaction en crypto-actifs pour les banques de la zone, qualifiée par le gouverneur d’alors, Abbas Mahamat Tolli, comme une remise en cause des accords de coopération monétaire en vigueur. Quatre ans plus tard, l’institution est passée de l’interdit défensif à la construction proactive.

Ce basculement traduit une lecture lucide du nouveau paysage monétaire mondial. Les banques centrales du G20, de Pékin (e-CNY) à Francfort (euro numérique en préparation) en passant par la Banque centrale du Brésil (Drex), ont toutes franchi le pas. Côté africain, la BCEAO a pris une longueur d’avance avec son projet d’e-CFA, annoncé à l’automne 2025. Le Nigeria a déployé l’eNaira dès 2021, malgré une adoption décevante. La BEAC ne peut plus rester spectatrice.

Le vrai déclencheur : les stablecoins

Officiellement, le projet répond à un risque précis : l’émergence de facto d’une « seconde monnaie » dans les transactions numériques sous-régionales. La BEAC observe depuis plusieurs mois ce qui se passe en UEMOA, où l’USDT de Tether s’est imposé comme un actif de transition utilisé par les commerçants pour leurs paiements vers la Chine ou le Golfe, en contournant les contraintes de change.

Pour la zone CEMAC, dont la stabilité monétaire repose sur la parité fixe avec l’euro et sur un compte d’opérations toujours partiellement adossé au Trésor français, l’enjeu est existentiel. Une bascule désordonnée vers des stablecoins dollarisés siphonnerait les réserves de change, désintermédierait les banques et compliquerait la conduite de la politique monétaire. Le FMI lui-même, longtemps prudent vis-à-vis des crypto-actifs, plaide aujourd’hui pour la régulation plutôt que pour l’interdiction.

Ce que pourrait être la MNBC CEMAC

Trois caractéristiques se dessinent. D’abord, un instrument numérique souverain, émis directement par la BEAC, avec une équivalence stricte avec le franc CFA en circulation. Ensuite, une accessibilité large, qui passerait par les téléphones, des cartes ou des applications, y compris pour les personnes non bancarisées — un point essentiel dans une zone où le taux de bancarisation classique demeure inférieur à 20 %. Enfin, une dimension transfrontalière facilitée, à l’intérieur de la zone CEMAC, et potentiellement avec l’UEMOA dans un horizon plus lointain. Les gouverneurs des deux banques centrales ont en effet rappelé, lors de la visite de Jean-Claude Kassi Brou à Yaoundé le 27 janvier 2025, leur volonté d’interconnecter leurs systèmes de paiement.

Plusieurs zones d’ombre demeurent. La BEAC parlera-t-elle d’une MNBC de gros (réservée aux institutions financières) ou de détail (utilisable par le grand public) ? Le système sera-t-il « programmable », c’est-à-dire capable d’imposer des conditions d’usage à la monnaie (durée de validité, restrictions sectorielles) — fonctionnalité techniquement séduisante mais politiquement sensible ? Quelle gouvernance technique sera retenue, et avec quels partenaires ?

Le risque de désintermédier les banques

Pour les banques commerciales de la zone, le projet est à double tranchant. D’un côté, la MNBC promet de réduire les coûts de circulation fiduciaire, de fluidifier les paiements interbancaires et de renforcer la transparence des flux. De l’autre, si elle est trop accessible et trop attractive, elle pourrait inciter les clients à transférer une part de leurs dépôts vers la banque centrale, fragilisant le bilan des établissements de crédit. Le sujet est connu de tous les régulateurs qui travaillent sur les MNBC ; il appelle des garde-fous précis (plafonnement des montants, non-rémunération, etc.).

Les fintechs et opérateurs de mobile money ne sont pas en reste. Si la MNBC devient le rail commun des paiements quotidiens, leur rôle se déplacera. Plutôt que d’émettre de la monnaie électronique adossée à des comptes en banque, ils deviendront des distributeurs d’une monnaie souveraine, sur des modèles de service à valeur ajoutée : inclusion financière en zone rurale, finance verte, services transfrontaliers dans le cadre de la ZLECAf.

L’épreuve de la mise en œuvre

Reste l’essentiel : passer du discours à l’exécution. La BEAC étudie l’hypothèse depuis plusieurs années sans avoir franchi le pas opérationnel. Le cadre réglementaire applicable aux crypto-actifs, attendu lors de l’exercice en cours, sera un premier marqueur de sérieux. La publication d’un calendrier de pilote, à l’instar de ce qu’a fait la BCEAO, en sera un autre.

Pour la rubrique Hi-Tech, le sujet ne fait que commencer. Dans les douze prochains mois, la CEMAC se découvrira soit pionnière soit retardataire d’une transformation monétaire qui ne lui demandera pas son avis pour continuer à avancer.