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Art Paris 2026 : Babel, quand la scène française réinvente le langage

Il y a quelque chose de vertigineux à entrer dans un espace où les mots ont perdu leur évidence. C’est précisément l’invitation que lançait cette année Art Paris à travers son parcours dédié à la scène française, intitulé Babel – Art et langage en France — une traversée mentale et sensorielle à travers les failles, les mystères et les puissances du signe dans l’art contemporain.

Confié au commissaire Loïc Le Gall, directeur du Passerelle Centre d’art contemporain à Brest et ancien du Centre Pompidou, le parcours réunissait 20 artistes aux univers radicalement distincts, reliés par une même obsession : celle de l’écrit, du symbole, de la lettre — de tout ce qui, dans nos cultures visuelles, prétend dire et finit par montrer autre chose.

La tour et ses voix multiples

La référence à Babel n’est pas un artifice rhétorique. Elle est programmatique. Car ce que Loïc Le Gall a construit, ce n’est pas un manifeste sur un style ou une génération, c’est une cartographie des tensions propres à l’art contemporain français dès lors qu’il s’empare du langage : tensions entre lettre et image, entre intelligibilité et opacité, entre héritage et invention.

Certains artistes interrogent la matérialité brute du signe — le poids d’une lettre gravée, tracée, imprimée, déposée sur une surface comme on pose un corps. D’autres explorent la traduction comme espace de perte et de gain simultanés. D’autres encore habitent la multiplicité des alphabets, ou suivent la trajectoire des mots dans les réseaux numériques contemporains, ces nouvelles tours de Babel où chacun parle et personne n’écoute vraiment.

Un panorama de générations et de géographies

La sélection est délibérément transgénérationnelle. Elle convoque les fantômes tutélaires — Jean Dubuffet et son Hourloupe, ce système graphique inclassable entre écriture et abstraction ; Isidore Isou, père du lettrisme, dont la Composition lettriste de 1986 rappelle que la grande aventure française du signe a ses racines dans l’après-guerre ; Ben Vautier (Ben), enfant terrible du concept, dont le I am a work of art (1982) reste une provocation d’une limpidité redoutable. Marcel Jean, figure surréaliste, complète ce pan historique avec une œuvre hommage à Toulouse-Lautrec qui joue des codes de la représentation.

Mais le parcours Babel n’est pas un musée imaginaire. Il est aussi — surtout — le lieu d’une création vivante. Aux côtés des figures historiques, les œuvres de Laure Prouvost, de Fabrice Hyber, d’Anne-Marie Schneider ou de Fabienne Verdier rappellent que l’art français actuel possède une profondeur d’invention rarement célébrée à sa juste mesure.

Et puis il y a les voix venues d’ailleurs, françaises par ancrage mais formées à d’autres géographies du sens : Joël Andrianomearisoa, artiste malgache basé à Paris, dont le texte SANS FIN LE SILENCE DANS LA LUEUR UN SOLEIL ABSENT transforme les mots en partition émotionnelle ; Sara Ouhaddou, dont le travail navigue entre les ornements berbères et les codes de la modernité ; Mireille Kassar, qui convoque Gilgamesh comme un ancêtre du récit universel. Ces présences disent quelque chose d’essentiel : la scène française est, en 2026, une scène diasporique, plurielle, traversée de mémoires multiples.

Le Prix BNP Paribas Banque Privée : un engagement qui dure

En fil rouge de ce parcours, la troisième édition du Prix BNP Paribas Banque Privée — Un regard sur la scène française, doté de 40 000 euros, venait souligner l’ambition institutionnelle du dispositif. Ce prix, qui récompense le parcours d’un artiste vivant de la scène hexagonale, est remis lors du vernissage par un jury de personnalités du monde de l’art et de la culture.

Là encore, la cohérence est remarquable : en choisissant de faire dialoguer des œuvres déjà entrées dans l’histoire avec des créations d’artistes émergents, Art Paris et BNP Paribas Banque Privée dessinent un modèle de soutien qui n’oppose pas les générations mais les tisse ensemble, comme autant de fils d’un même tissu langagier.

Ce que Babel dit de nous

On quitte le parcours avec une certitude : le langage est en crise, et c’est précisément pour cela qu’il est si fertile. Dans un monde saturé de mots — tweets, notifications, slogans, injonctions — ces 20 artistes choisissent de ralentir, de déplier, de défaire le signe pour mieux le regarder.

Babel – Art et langage en France n’est pas un parcours sur ce que les mots signifient. C’est un parcours sur ce qu’ils font — à nos corps, à nos mémoires, à nos manières d’être ensemble. Et en cela, il dépasse largement les murs du Grand Palais.

Art Paris 2026 s’est tenu du 9 au 12 avril 2026 au Grand Palais, Paris. Le parcours Babel – Art et langage en France a été conçu par Loïc Le Gall et a donné lieu à la publication d’un catalogue dédié.