Le 9 juillet 2026, la Banque des États de l’Afrique centrale a officiellement rejoint le Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS). Une étape institutionnelle majeure pour les six pays de la CEMAC, qui pourront à terme régler leurs transactions transfrontalières en monnaies africaines, sans devise tierce ni banque correspondante étrangère. À terme seulement : car entre l’adhésion signée à Yaoundé et le premier virement d’une PME camerounaise vers un fournisseur nigérian, il reste un chantier technique qui court jusqu’à la fin de l’année.

Ce qui s’est passé le 9 juillet
L’annonce est venue du Caire, siège d’Afreximbank, à l’issue d’une rencontre à Yaoundé entre Yvon Sana Bangui, gouverneur de la BEAC et président en exercice de l’Association des banques centrales africaines (ABCA), et Mike Ogbalu III, directeur général du PAPSS. La Banque des États de l’Afrique centrale devient ainsi membre du réseau de paiement panafricain développé par Afreximbank en partenariat avec l’Union africaine et le Secrétariat de la ZLECAf.
La portée de cette adhésion tient à la nature même de la BEAC : avec la BCEAO, elle est l’une des deux seules banques centrales régionales du continent. Son entrée dans le réseau connecte d’un seul geste les six pays de la CEMAC — Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée équatoriale et Tchad — soit un marché de plus de 72 millions d’habitants, positionné au carrefour de l’Afrique de l’Ouest, de l’Est et australe.
Avec cette extension, le PAPSS couvre désormais 28 pays africains et fédère plus de 190 banques commerciales et fintechs, appuyées par 16 commutateurs de paiement. Via ses partenaires de réseau étendu, la plateforme permet en outre d’atteindre plus de 250 institutions financières supplémentaires.
Pourquoi c’est important : la fin du détour par le dollar et l’euro
Pour comprendre l’enjeu, il faut rappeler la mécanique actuelle. Lorsqu’une entreprise de Douala paie un fournisseur à Lagos, la transaction transite le plus souvent par une banque correspondante située hors du continent, avec une conversion du franc CFA en dollar ou en euro, puis du dollar en naira. Chaque étape ajoute des délais, des frais et un risque de change. C’est ce circuit que le PAPSS court-circuite : le système permet des paiements transfrontaliers instantanés en monnaies africaines, les fonds circulant entre marchés africains en quelques secondes, sans recours à une devise tierce ni à des intermédiaires externes.
Pour le franc CFA d’Afrique centrale, l’adhésion ouvre une passerelle directe vers les autres zones monétaires du continent — naira nigérian, cedi ghanéen, shilling kényan ou dirham marocain. Les premiers bénéficiaires identifiés sont les opérateurs dont les chaînes de valeur traversent déjà les frontières : filières pétrolières, forestières et minières d’Afrique centrale, dont les sous-traitants sont souvent basés au Nigeria, au Ghana ou en Afrique du Sud. Pour les particuliers, l’horizon est celui de transferts de la diaspora intra-africaine moins coûteux, dans un continent où les frais d’envoi restent parmi les plus élevés du monde.
Ce qui reste à faire : l’adhésion est actée, le fonctionnement ne l’est pas
Il faut ici résister à l’enthousiasme prématuré : au 10 juillet 2026, aucune entreprise ni aucun particulier de la zone CEMAC ne peut encore utiliser le PAPSS. L’adhésion de la BEAC est une étape institutionnelle, pas un lancement commercial.
Le communiqué d’Afreximbank est explicite sur ce point : le PAPSS travaillera avec la BEAC jusqu’à la fin de 2026 pour opérationnaliser cette adhésion, intégrer les institutions financières de la région au système et déployer les services auprès des entreprises et des particuliers. Concrètement, ce sont les banques commerciales de la sous-région — filiales de groupes panafricains comme Ecobank, UBA, Attijariwafa Bank ou BGFI, mais aussi établissements locaux — qui doivent maintenant connecter leurs systèmes d’information aux protocoles du PAPSS, tout en harmonisant leurs procédures de conformité, notamment en matière de lutte contre le blanchiment.
Le gouverneur Sana Bangui l’a d’ailleurs formulé comme un appel : il encourage les banques commerciales et institutions financières des États membres « à saisir cette opportunité et à se préparer à participer à la plateforme ». Le succès de l’intégration commerciale africaine, a-t-il souligné, dépendra non seulement des politiques et des infrastructures, mais de l’implication active du secteur financier. La vitesse d’embarquement des banques de la zone sera donc le véritable indicateur à suivre d’ici décembre.
L’autre chantier : le règlement des transactions boursières, la BRVM en première ligne
L’adhésion de la BEAC s’inscrit dans un mouvement plus large, qui touche aussi les marchés de capitaux. Car le trading transfrontalier entre bourses africaines, lui, existe déjà. Depuis le 18 novembre 2022, la plateforme AELP Link — projet phare de l’Association des bourses africaines (ASEA) et de la Banque africaine de développement — interconnecte sept places : la BRVM, Casablanca, Le Caire, Johannesburg, Nairobi, Lagos et Maurice, soit plus de 90 % de la capitalisation boursière du continent.
Des transactions réelles ont été exécutées dès le lancement : lors de la démonstration inaugurale d’Abidjan en décembre 2022, un courtier ivoirien (FGI) a passé un ordre d’achat de titres Kenya Commercial Bank à Nairobi via le courtier Dyer & Blair, qui a envoyé en retour un ordre d’achat d’actions Sonatel sur la BRVM. La preuve de concept est faite : un investisseur de Nairobi peut acheter du Sonatel à Abidjan depuis son marché domestique.
Ce qui manque encore, c’est le maillon du paiement. Sur l’AELP, le règlement des transactions suit toujours les circuits bancaires classiques de chaque marché hôte — lents et coûteux dès qu’ils traversent une frontière monétaire. C’est précisément pour combler ce chaînon que le PAPSS et l’ASEA ont signé, le 14 avril 2023 à Victoria Falls, un protocole d’accord visant à faire du PAPSS le système de règlement des flux entre bourses africaines. L’équation est simple : l’ordre de bourse circule déjà en quelques clics ; il faut désormais que l’argent circule à la même vitesse.
Le prochain chapitre : l’UEMOA
Reste la pièce manquante la plus visible du puzzle : la zone UEMOA. La BCEAO, sœur ouest-africaine de la BEAC, n’est pas encore connectée au réseau — le PAPSS n’était jusqu’ici opérationnel en Afrique de l’Ouest que dans les pays de la Zone monétaire ouest-africaine (Nigeria, Ghana, Liberia, Gambie, Guinée). Une phase pilote avec la BCEAO est annoncée pour plus tard en 2026. Si elle aboutit, les deux zones franc CFA seront reliées au reste du continent par une même infrastructure — et la BEAC devra coordonner sa position avec celle de la BCEAO pour éviter les frictions entre les deux espaces monétaires.
Ce qu’il faut retenir — et surveiller
L’interconnexion africaine avance par couches. La couche du commerce des titres fonctionne depuis 2022. La couche institutionnelle des paiements vient de franchir un cap décisif en Afrique centrale. La couche opérationnelle — celle qui compte pour l’entreprise et le particulier — se joue dans les dix-huit prochains mois, zone par zone, banque par banque.
Trois indicateurs mériteront l’attention d’ici fin 2026 : le nombre de banques commerciales de la CEMAC effectivement connectées au PAPSS ; le lancement — ou le report — du pilote BCEAO ; et les premières transactions de règlement boursier via le PAPSS sur le corridor AELP. C’est à ces jalons, plus qu’aux communiqués, que se mesurera la réalité de l’autonomie financière africaine en construction.






