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Financer l’économie : de Douala à Kinshasa, la bataille des canaux

La semaine a livré quatre signaux qui disent la même chose : l’Afrique centrale ne manque pas de projets, elle manque de circuits pour les financer. La COSUMAF ouvre le placement privé, Libreville programme 600 milliards sur le marché régional, Brazzaville sonde le Fonds koweïtien, Kinshasa veut rejoindre un fonds de garantie panafricain. Comparaison de ce qui marche et de ce qui bloque.

Un marché régional qui s’ouvre, mais ne bouge pas

La réforme adoptée le 7 octobre par l’UMAC, sur proposition de la COSUMAF, lève à partir du 1er novembre le plafond de 20 milliards de FCFA par placement privé et élargit le cercle des souscripteurs qualifiés. Elle s’inscrit dans un programme 2026 ambitieux du régulateur, consulté par L’Economie : +30 % d’actifs sous gestion, +300 % de comptes-titres, une étude pour un marché obligataire dédié aux PME, le crowdfunding, après 361,8 milliards levés par appel public à l’épargne en 2025. Le régulateur fait aussi le ménage : les agréments de Premium Capital Securities, société de bourse de Brazzaville, et d’Axiome Capital, conseiller en investissements, ont été retirés en août.

Le problème est de l’autre côté du guichet. Malgré l’introduction en Bourse historique de BGFI, Jeune Afrique constatait dès mai que la place financière peine à s’animer. L’Economie parle d’un immobilisme durable à la BVMAC : le 30 juillet, une seule transaction sur 227 actions SOCAPALM a suffi à faire bondir les échanges du jour à 11,47 millions de FCFA, contre 1,44 million la veille. Dans une tribune au même journal, Mokom Ndzah, directeur général de Stoneshed Asset Management, résume le paradoxe : la sous-région bâtit des fortunes, pas des institutions.

Les banques prêtent, mais à qui ?

Le crédit bancaire, lui, progresse : au Cameroun, il a dépassé 7 000 milliards de FCFA à fin juin, porté par les prêts à moyen terme, selon EcoMatin. Mais Jeune Afrique note que les banques d’Afrique centrale, comme celles d’Afrique de l’Ouest, accumulent les créances souveraines au détriment du crédit aux entreprises. La BEAC entretient la machine : 2 400 milliards de liquidités mis en adjudication en trois semaines en septembre, d’après Sika Finance. Afriland First Bank, de son côté, a constitué un nouvel état-major pour partir à la conquête de la sous-région.

Les États cherchent l’argent ailleurs

Le Gabon est le meilleur exemple de ce double jeu. Son budget 2027 prévoit 600 milliards sur le marché intérieur ou sous-régional et 1 144,1 milliards sur le marché international, soit 1 744,1 milliards au total. Le Congo illustre le prix de cette seconde option : il a levé au printemps 850 millions USD à 9,5 % pour refinancer sa dette. D’où la quête de ressources concessionnelles : le ministre congolais des Finances, Christian Yoka, a discuté de nouvelles perspectives de financement avec le Fonds koweïtien lors d’un déplacement à Bangkok. Au même moment, l’UMAC rappelait que les retards sur les assurances régionales du FMI bloquent précisément ce type de financements.

Kinshasa : garantir, désenclaver, dédollariser

Hors zone franc, la RDC suit la même logique par d’autres voies. Le Conseil des ministres du 9 octobre a examiné l’adhésion au FAGACE, le Fonds africain de garantie et de coopération économique, présentée par le ministre des Finances Doudou Fwamba Likunde : un mécanisme de garantie, pas de prêt direct, pour ouvrir le crédit bancaire aux entreprises et financer les infrastructures. Le gouvernement a présenté dans la foulée un programme de 22 800 km de routes et de voies ferrées et adopté le projet d’optimisation du corridor Zongo-Bangui-Douala, qui relie le Nord-Ouest congolais à la Centrafrique et au Cameroun. L’Inspection générale des finances recrute un cabinet pour bâtir un hub national de données financières, candidatures attendues le 30 octobre.

Le chantier le plus lourd reste monétaire : à fin septembre, 87,6 % des dépôts bancaires étaient libellés en devises, contre 12,4 % en francs congolais. Le gouverneur de la Banque centrale, André Wameso, maintient son taux directeur en attendant des conditions favorables et veut rendre les prêts en francs congolais plus attractifs. Sur l’énergie, Kinshasa négocie un approvisionnement direct auprès de la raffinerie Dangote via la Socir, avec un appui de 100 millions USD d’UBA ; la BAD, elle, appelle la CEMAC et la RDC à construire une méga-raffinerie commune.

Les canaux qui marchent déjà

Les réussites sont dans le paiement, pas dans la Bourse. Sur le paiement marchand interopérable, BGFIBank Cameroun a capté 71 % des montants acquis en zone CEMAC au premier trimestre 2026 ; Moov Gabon est devenu le premier émetteur de paiements électroniques de la sous-région. Ecobank et le système chinois CIPS ont renforcé le 13 octobre les paiements entre la Chine et l’Afrique, au moment où les investissements chinois sur le continent ont bondi de 254 % au premier semestre. Dans la connectivité, le canadien NuRAN teste avec Starlink ses services 4G au Cameroun, en RDC et au Nigeria. Et au Kasaï-Central, le PAM lance IGNITE RDC pour ouvrir le financement aux PME agroalimentaires.

Les personnalités clés

  • Jacqueline Adiaba-Nkembe, présidente du Collège de la COSUMAF, dont les sessions des 3 et 4 novembre suivront de près l’entrée en vigueur de la réforme.
  • Doudou Fwamba Likunde, ministre des Finances de la RDC : le dossier FAGACE et le budget 2027.
  • André Wameso, gouverneur de la Banque centrale du Congo : la dédollarisation comme chantier de souveraineté.
  • Christian Yoka, ministre des Finances du Congo : le passage du marché à 9,5 % aux guichets concessionnels.
  • Thierry Minko, ministre gabonais de l’Économie et des Finances : 1 744,1 milliards à trouver sur les marchés en 2027.
  • Mokom Ndzah, Stoneshed Asset Management : l’analyste qui dit tout haut pourquoi la BVMAC ne décolle pas.

La leçon de la semaine tient en une phrase : les réformes de guichet avancent plus vite que les émetteurs, et les circuits qui fonctionnent sont ceux où l’argent circule tous les jours, le paiement mobile et le crédit bancaire, pas ceux où l’on attend des investisseurs.