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Exploration des Défis Africains et Internationaux : Entretien Privilégié avec le Directeur Général de l’AFD lors de la 12ème Conférence des Ambassadeurs Africains à Paris

Lors de la 12ème Conférence des Ambassadeurs Africains à Paris, sous le thème « La Coopération de l’AFD avec l’Afrique : Réalisations, Projets et Mode d’Emploi », M. Rémy RIOUX, Directeur Général de l’AFD, s’est adressé à la presse et au public présents. Dans cet entretien exclusif, il partage ses réflexions sur les défis et les opportunités actuels en Afrique et dans le monde. Des discussions sur la coopération internationale à l’évolution des perceptions sur l’Afrique, M. RIOUX offre un aperçu unique de la manière dont l’AFD aborde ces questions cruciales. Au cœur de ses propos se trouve un appel à l’action collective et à une coopération renforcée pour relever les défis du développement durable et inclusif en Afrique.

Quel est le sentiment général que vous ressentez en tant que directeur général de l’AFD et quel aspect de votre expérience vous a particulièrement marqué au cours des huit dernières années ?

Je tiens tout d’abord à exprimer ma gratitude envers tous ceux qui ont pris part à cette réunion, ainsi qu’à mes collègues de l’AFD et à tous les intervenants présents. Votre participation active a été précieuse et je vous en remercie. Durant cette réunion, j’ai pris le temps d’écouter attentivement chaque intervenant, et maintenant je souhaite réagir à ce que j’ai entendu. En tant que directeur général de l’AFD depuis huit ans, j’ai parfois le sentiment d’être confronté à une dissonance cognitive. Cette sensation peut sembler étrange à exprimer, mais elle résulte d’une divergence entre ma perception de la réalité et celle des autres. Malgré cela, je reste convaincu qu’il existe un aspect de notre vie quotidienne que nous pouvons tous comprendre et partager ensemble. C’est une expérience que nous partageons déjà, ici, dans cette salle, et qui mérite d’être explorée et approfondie dans notre travail au sein de l’AFD.

En dépit des crises et des tensions qui affectent le monde, vous évoquez une impression de renforcement de la coopération internationale. Pourriez-vous expliquer en quoi consiste cette dissonance cognitive et partager un exemple concret qui illustre ce phénomène ?

La dissonance cognitive que j’évoque comporte une dimension complexe. Malgré les multiples crises et la fragmentation observée à l’échelle mondiale, je perçois une tendance au renforcement de la coopération internationale. Un exemple récent qui illustre cette dynamique est le sommet organisé par Didier en juin dernier à Dubaï, où j’ai eu l’opportunité de participer. L’événement a rassemblé un nombre impressionnant de participants, avec la présence de cent mille personnes représentant la communauté internationale dans son ensemble, y compris des acteurs majeurs tels que les Russes, les Chinois et les Américains. Malgré les divergences politiques et les tensions géopolitiques, ces différents acteurs sont parvenus à s’entendre sur des décisions importantes, ouvrant la voie à de nouvelles perspectives et initiatives. De plus, je souligne que depuis 2015, les grands fonds de développement et les instruments mis en place, notamment suite à l’accord de Paris sur le climat, témoignent d’une réelle volonté de reconstruction et de progrès. Bien que ces efforts ne soient peut-être pas suffisants, le fait que le climat soit devenu un moteur central de cette dynamique, avec une augmentation significative de l’engagement, est un signe encourageant de l’évolution positive de la coopération internationale.

Vous évoquez une dualité entre la multiplication des crises et la montée des actions et coopérations internationales depuis 2015. Pourriez-vous expliquer comment ces deux phénomènes sont liés et partager votre perspective sur l’impact de cette dynamique sur le monde actuel ?

La dualité entre la multiplication des crises et l’intensification des actions et coopérations internationales observée depuis 2015 est indéniable. Cette corrélation soulève des questions essentielles sur les mécanismes sous-jacents et les implications de cette dynamique. Il semble que ces deux phénomènes soient étroitement liés, peut-être en raison d’une réaction en chaîne où les crises et tensions mondiales suscitent une réponse accrue de la part des acteurs internationaux. Cette réaction pourrait être interprétée comme une tentative de gestion proactive des crises et de préservation de la stabilité mondiale. De plus, il est intéressant de noter qu’une certaine forme de compétition s’est engagée, avec un enjeu crucial : orienter le monde vers la coopération et l’harmonie plutôt que vers le chaos et la division. Cette tension entre ces forces contradictoires semble être au cœur de votre première dissonance cognitive. En effet, il est essentiel d’articuler ces deux éléments pour comprendre pleinement leur dynamique et leurs implications. Les crises peuvent, d’une part, catalyser des réformes et des transformations en rendant possible ce qui semblait auparavant improbable. D’autre part, elles mettent en lumière la nécessité d’une action collective et coordonnée pour relever les défis mondiaux. En somme, cette dualité entre crises et coopération internationale pose des questions cruciales sur les causes des crises, les réponses à y apporter, et l’avenir de la gouvernance mondiale dans un contexte en évolution constante.

Pouvez-vous partager votre perspective sur les perceptions selon lesquelles l’Afrique serait oubliée ou rejetée, et comment cela se compare-t-il à votre propre expérience en tant que responsable ayant une perspective globale, française et africaine ?

Une des dissonances cognitives que je rencontre fréquemment concerne les perceptions selon lesquelles l’Afrique serait négligée ou rejetée sur la scène internationale. Bien que ces points de vue soient parfois exprimés, mon expérience personnelle en tant que responsable doté d’une perspective à la fois globale, française et africaine peint un tableau différent. Au cours des huit dernières années, où j’ai assumé cette responsabilité, j’ai constaté une implication croissante et un intérêt renouvelé pour l’Afrique. Cette attention ne se limite pas seulement aux acteurs africains, mais s’étend également à la communauté internationale dans son ensemble. En tant que responsable ayant une vision intégrée, je suis témoin d’une dynamique où l’Afrique occupe une place de plus en plus centrale sur la scène mondiale, tant sur le plan politique qu’économique. Ainsi, bien que les perceptions négatives puissent exister, il est important de reconnaître les progrès et les opportunités qui émergent sur le continent africain, tout en restant conscient des défis restants.

Comment gérez-vous le défi perpétuel de discerner entre le sentiment d’être déconnecté de la réalité et la reconnaissance des véritables défis auxquels vous êtes confronté lors de vos déplacements mensuels en Afrique ?

La question récurrente qui se pose à nous, à moi-même et à mes collègues, est celle de savoir si nous sommes en train de perdre le fil de la réalité ou si nous sommes vraiment témoins d’un phénomène authentique. Cette interrogation perpétuelle est le résultat de nos déplacements mensuels en Afrique, au cours desquels nous sommes confrontés à une multitude de défis et de réalités complexes. Toutefois, au lieu de céder à la confusion, nous nous efforçons d’adopter une approche réfléchie et nuancée. Nous reconnaissons l’importance de rester ouverts à toutes les perspectives et de rechercher activement la vérité derrière les apparences. Par conséquent, nous n’écartons pas immédiatement nos impressions, mais nous les confrontons à des faits concrets et à des données tangibles pour obtenir une vision plus complète de la situation. En fin de compte, cette approche nous permet de naviguer avec confiance dans un paysage complexe et en constante évolution.

Comment l’histoire et les racines de l’AFD en Afrique influencent-elles sa mission et son engagement envers le continent ?

Réponse : Les racines profondes de l’AFD en Afrique remontent à sa création et ont un impact significatif sur sa mission et son engagement actuel envers le continent. Fondamentalement, l’AFD se considère et se sent africaine, puisque son origine remonte à l’Afrique, où elle est née avant de se développer à Londres puis à Alger. Le capital même de l’AFD, qui constitue le cœur financier de l’organisation, est africain. Il est important de rappeler que durant la Seconde Guerre mondiale, le général de Gaulle et ses partisans, réunis en Afrique centrale, ont mobilisé des fonds provenant des banques locales pour financer la libération de la France. Cette histoire illustre l’importance capitale de l’Afrique dans le développement et le financement de l’AFD depuis plus de 80 ans. Ainsi, cette connexion profonde avec le continent guide et informe notre travail quotidien, renforçant notre engagement envers l’Afrique et sa croissance à long terme.

Comment l’AFD assure-t-elle la diversité et l’inclusion dans ses effectifs et dans le financement de ses projets en Afrique ?

La diversité et l’inclusion sont des aspects essentiels de la mission de l’AFD, comme le démontre la présence significative de salariés non français, dont beaucoup sont africains, représentant un tiers du personnel du groupe. En ce qui concerne le financement des projets, notre engagement envers la diversité se manifeste par l’ouverture de notre guichet de financement de la société civile aux ONG africaines, en plus des ONG françaises traditionnellement soutenues. Cette approche favorise une plus grande représentativité et répond aux besoins spécifiques des communautés locales. Bien que tous les projets ne puissent pas être financés, nous travaillons activement pour accroître le financement de projets diversifiés, notamment dans des domaines critiques tels que la santé mentale et le handicap, en cherchant à établir des connexions et à répondre aux besoins émergents de manière inclusive.

Comment l’AFD perçoit-elle la complexité des relations entre la France et l’Afrique, ainsi que l’émergence du continent africain ?

La relation entre la France et l’Afrique est un dialogue continu, un partenariat avec ses propres exigences et complexités. Il est essentiel de reconnaître que cette relation va au-delà des récits médiatiques simplistes, et qu’elle est en réalité plus nuancée et enrichissante. En écoutant vos interventions, une réflexion m’est venue : peut-être que personne ne comprend pleinement l’Afrique, pas même les Africains eux-mêmes. L’Afrique est le théâtre d’événements uniques et passionnants, suscitant un intérêt profond et un désir de compréhension. L’émergence du continent, tant sur le plan politique que sur le plan international, est indéniable. Les récentes dynamiques, telles que l’accueil par l’Afrique du Sud du sommet des BRICS et l’élargissement de ce groupe par l’adhésion de l’Arabie saoudite, témoignent de cette évolution. De plus, les interpellations émanant de l’Afrique sur les doubles standards dans les relations internationales sont porteuses d’espoir, car elles soulignent la quête d’universalité et mettent en lumière les défis à surmonter pour parvenir à un véritable confort mondial.

Comment l’AFD perçoit-elle le rôle de l’Afrique dans la redéfinition des valeurs universelles telles que la liberté, l’égalité et la fraternité, ainsi que son émergence en tant que marché économique important ?

Nous avons été attentifs aux propos du président Petros Davos soulignant que la lutte pour la liberté, l’égalité et la fraternité est désormais le combat de l’Afrique du Sud, ce qui résonne profondément en Afrique. Ces valeurs universelles prennent des formes diverses selon les contextes locaux, et cela revêt une signification significative pour nous tous. Il est essentiel de reconnaître l’émergence d’un marché africain en plein essor, offrant de nouvelles opportunités économiques. Nous devons trouver des moyens de construire des chaînes de valeur plus courtes pour répondre à cette dynamique, alors que de plus en plus d’entreprises se tournent vers l’Afrique pour leurs investissements, que ce soit dans l’industrie ou les services. De nombreuses entreprises présentes ici témoignent de cette tendance, en construisant des plateformes africaines à vocation mondiale. Pour nous, à l’AFD, le monde est toujours envisagé à travers le prisme de l’Afrique.

Comment l’AFD perçoit-elle l’émergence de nouvelles tendances telles que l’économie de la nature et les ressources renouvelables en Afrique ?

Nous observons avec intérêt l’émergence de nouveaux domaines économiques en Afrique, tels que l’économie de la nature, qui n’étaient pas aussi prédominants il y a 20 ou 30 ans. Des secteurs tels que l’hydrogène vert, les minerais de la transition, les crédits carbones et les crédits biodiversités sont en train de se développer, et une partie de cette innovation se déroule en Afrique. Cette évolution, qui était jusqu’à récemment hors de nos radars, est passionnante et ouvre de nouvelles perspectives pour le développement durable et l’économie de demain.

Comment l’AFD perçoit-elle l’évolution du système financier en Afrique, notamment en ce qui concerne le verdissement du secteur financier ?

Nous observons une évolution significative du système financier en Afrique, avec une prise de conscience croissante de l’importance du verdissement financier. Nous avons récemment organisé une réunion à Dubaï, réunissant les principales figures de la finance durable de Kigali, y compris des représentants de la bourse, des banques commerciales, des banques privées et de la banque centrale. Cette initiative montre que le verdissement du système financier ne concerne pas seulement les grandes places financières mondiales comme Londres, Paris ou Singapour, mais aussi des centres financiers émergents en Afrique comme Kigali et bientôt Maurice. Cette démarche illustre l’engagement de ces pays à jouer un rôle clé dans le financement durable en Afrique, offrant de nouvelles opportunités d’investissement et renforçant le développement économique du continent.

Quels sont les défis actuels auxquels l’Afrique est confrontée en termes de croissance économique et de transition démographique ?

Actuellement, l’Afrique fait face à plusieurs défis majeurs en termes de croissance économique et de transition démographique. Contrairement aux prévisions optimistes d’il y a deux décennies, la réalité a été marquée par des développements inattendus. Bien que des progrès aient été réalisés, notamment dans l’émergence de la société civile, du sport et des industries culturelles, nous devons reconnaître que certaines prévisions, comme celle de Jean Michel Sévérino dans son livre « Le Temps de l’Afrique », ne se sont pas concrétisées telles qu’anticipées. En effet, la croissance économique africaine a été moins forte que prévu, atteignant seulement 3,2% l’année dernière, en partie en raison de facteurs conjoncturels tels que la pandémie de COVID-19. De plus, la transition démographique en cours en Afrique n’a pas encore généré de dividende démographique, ce qui crée un retard dans la transition économique attendue. La gouvernance de pays où la majorité de la population est jeune pose des défis uniques, notamment en matière de création d’emplois et de gestion des mouvements de population. Ces défis nécessitent une approche urgente et une révision de nos stratégies pour mieux répondre aux réalités complexes de l’Afrique contemporaine.

Comment l’AFD compte-t-elle répondre aux défis actuels et s’adapter à l’évolution des besoins en matière de financement et de développement en Afrique ?

L’AFD s’engage activement à relever les défis actuels et à s’adapter aux besoins changeants en matière de financement et de développement en Afrique. Nous invitons nos partenaires à nous challenger afin de faire davantage et mieux. Notre institution évolue vers ce que nous appelons actuellement le groupe AFD, qui va au-delà du financement des gouvernements pour inclure également la société civile et d’autres acteurs. Nous finançons désormais une diversité d’acteurs, y compris les municipalités, les secteurs privés, les entreprises publiques et la société civile, avec pour objectif de favoriser un développement inclusif et durable. Nous reconnaissons que la communication est essentielle dans ce processus, et nous encourageons nos partenaires à communiquer directement avec nous pour mieux comprendre nos actions et leurs impacts. Travailler ensemble est crucial, notamment en combinant les instruments de l’AFD, de notre filiale secteur privé et de Proparco, pour répondre de manière efficace aux besoins des populations et des territoires. Nous renforçons également nos collaborations avec nos partenaires européens et d’autres acteurs mondiaux pour mobiliser davantage d’investissements en Afrique. Enfin, nous nous engageons à inverser la tendance des flux financiers sortants de l’Afrique vers d’autres régions du monde en favorisant un environnement propice à l’investissement et en réduisant les risques perçus.

En conclusion, je tiens à exprimer ma gratitude pour cette opportunité d’échange fructueux. Notre ambition à l’AFD est guidée par un profond engagement envers le développement durable et inclusif en Afrique. Nous sommes déterminés à répondre à vos attentes, à renforcer notre coopération et à poursuivre notre mission avec passion et détermination. Ensemble, nous pouvons relever les défis et saisir les opportunités qui se présentent sur le continent africain. Merci encore pour votre confiance et votre collaboration, et au plaisir de continuer à avancer ensemble vers un avenir meilleur pour tous.