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Former ceux qui feront les deals : le pari africain d’Oxford Saïd

Alors que les flux d’aide se contractent et que le capital privé se recalibre, la Saïd Business School d’Oxford parie sur la ressource la plus lente à produire : les gens. Sponsor principal d’AFSIC 2026, l’école arrive à Londres en octobre avec une thèse — et quelques chiffres à défendre.


Un marché qui trie plus qu’il ne se retire

Le contexte dans lequel Oxford Saïd présente son Africa Initiative n’est pas celui de 2021. Selon le World Investment Report 2026 de la CNUCED, les investissements directs étrangers vers l’Afrique se sont établis à environ 70 milliards de dollars en 2025, contre 94 milliards en 2024 — une année gonflée par une poignée de méga-transactions. Le chiffre reste le troisième plus élevé depuis 1990 et dépasse d’environ un tiers la moyenne de long terme du continent. Détail plus parlant que le total : la valeur des projets greenfield annoncés a chuté de près d’un tiers, mais leur nombre a augmenté. Plus d’investisseurs, des tickets plus petits.

Le capital privé raconte la même histoire. L’AVCA recense 5,1 milliards de dollars déployés sur 530 opérations en 2025, soit une hausse de 8 % du nombre de transactions — troisième année consécutive de progression, alors que le compteur mondial reculait de 7 % — pour une valeur en repli de 5 %. La dette privée bondit de 57 % en volume ; les tickets de 50 à 99 millions de dollars triplent ; la levée de fonds, elle, se contracte de 34 % à 2,7 milliards sur seulement 16 véhicules. Les DFI ont apporté 64 % des engagements, les investisseurs africains 21 %.

Traduction : l’argent n’a pas quitté l’Afrique, il est devenu plus sélectif et beaucoup plus exigeant sur la qualité de l’exécution. Ce qui déplace le goulot d’étranglement. Quand le capital était abondant, la contrainte était le capital. Quand il devient discipliné, la contrainte devient la capacité à structurer, gouverner et faire tenir un dossier — c’est-à-dire des compétences.

Ce que dit Oxford Saïd

C’est précisément l’espace que revendique l’Africa Initiative. Sa mission, telle que l’école la formule : construire un réseau qui relie l’Afrique et la communauté internationale, mettre en lumière les opportunités et outiller les dirigeants pour naviguer les difficultés. Le manque qu’elle prétend combler n’est pas celui de l’attention portée au continent — il n’en a jamais autant reçu — mais celui d’un engagement « soutenu, rigoureux et connecté » avec ses marchés, ses dirigeants et ses institutions.

Concrètement, cela passe par l’intégration de contenus africains dans le MBA et l’Executive Education : complexité des marchés, financement, infrastructures, capital humain, données, contexte politique. Certains cours se tiennent sur le continent, avec visites d’entreprises et rencontres de dirigeants. L’école en attend un effet mesurable sur le jugement : meilleure évaluation du risque, partenariats locaux plus solides, décisions d’allocation mieux informées.

C’est une promesse difficile à auditer. Les chiffres du pipeline, eux, le sont davantage.

Le pipeline, en chiffres

Oxford Saïd revendique plus de 450 étudiants africains accompagnés sur ses programmes diplômants, avec des alumni présents dans plus de 25 pays du continent. Aujourd’hui, les Africains représentent environ 10 % de la promotion MBA — sur une cohorte 2025-26 de 332 étudiants issus de 63 nationalités, cela situe le contingent africain autour d’une trentaine de personnes par an. Plus de 60 % d’entre eux sont boursiers, et plus de la moitié sont des femmes.

Ce dernier point mérite d’être souligné, car il est rare. Dans un secteur — private equity, venture capital, financement d’infrastructures — où la mixité reste faible partout dans le monde, une promotion africaine majoritairement féminine et massivement financée n’est pas un détail de communication : c’est une décision d’allocation de ressources.

L’école affirme que beaucoup de ses alumni occupent déjà des positions de premier plan dans la finance, le venture capital, le private equity, l’entrepreneuriat, la finance de développement et les institutions publiques. Sur la prochaine décennie, elle attend de ce vivier qu’il produise « des investisseurs, des fondateurs et des opérateurs » capables de mobiliser du capital, de construire des entreprises investissables, d’améliorer la gouvernance et de connecter les opportunités africaines aux réseaux mondiaux.

said business school

Du récit à l’exécution

L’Oxford Africa Business Alliance et le Forum annuel servent de capteur. La 17e édition du Forum, tenue à Oxford en mars 2026 sur le thème Africa at a Crossroads: Redefining Growth in an Era of Technological and Geopolitical Change, a réuni entre autres Ethiopis Tafara (IFC) et Arunma Oteh, ancienne trésorière de la Banque mondiale aujourd’hui à Oxford Saïd, autour d’une question volontairement terre à terre : qu’est-ce qui débloque réellement une croissance investissable ?

Le glissement que décrit l’école dans ces conversations est net : on parle moins du « potentiel » de l’Afrique, davantage de solutions implémentables. Avec une insistance croissante sur le fait que ce sont des Africains qui doivent concevoir ces solutions, les partenaires internationaux jouant un rôle de collaboration dans des partenariats réciproques. Le mot d’ordre : passer du dialogue à la construction des systèmes, des partenariats et du capital.

Les débats du Forum 2026 pointaient déjà les mêmes nœuds que les données : la formation professionnelle comme condition du dividende démographique, et la nécessité de mobiliser le capital local pour compenser un venture capital mondial largement aspiré par l’IA.

Le chaînon manquant s’appelle capital local

C’est probablement le sujet le plus structurant des dix-huit mois écoulés. L’aide publique au développement bilatérale des pays du CAD vers l’Afrique subsaharienne a chuté d’environ 26 % en 2025 selon les données préliminaires de l’OCDE, qui anticipe un nouveau recul en 2026. La discussion « de l’aide à l’investissement » a cessé d’être théorique.

En face, la ressource existe : l’Africa Finance Corporation estime que le capital institutionnel africain — fonds de pension, banques, entités souveraines — dépasse désormais 2 000 milliards de dollars. Le problème n’est pas le stock, c’est la tuyauterie. Les portefeuilles des fonds de pension africains restent massivement concentrés sur les titres d’État, faute de pipeline structuré, de cadres réglementaires adaptés et — c’est le point qui intéresse une business school — de gérants et d’équipes d’investissement en nombre suffisant. Une enquête menée au Ghana, où une directive de 2025 pousse fonds de pension et assureurs vers 5 % d’actifs en private equity et venture capital, révélait que 89 % des fonds interrogés avaient interagi avec moins de trois gérants dans l’année.

Autrement dit : le déficit de compétences n’est pas un problème périphérique du financement africain, il en est un goulot central. Oxford Saïd n’est d’ailleurs pas absente de ce terrain-là : son African Venture Finance Programme, monté avec Boost Africa et AfricaGrow, a accueilli en 2024 quarante-quatre gérants issus de trente-trois fonds de VC africains.

Ce que l’exercice ne règle pas

L’honnêteté impose de poser la question d’échelle. Chaque année, plus de dix millions de jeunes Africains entrent sur le marché du travail, pour environ trois millions d’emplois formels créés ; l’Afrique subsaharienne devrait en produire quinze millions par an d’ici 2030 pour absorber les nouveaux entrants. Trente MBA par an, aussi bien formés soient-ils, ne pèsent rien dans cette arithmétique — et ce n’est pas le bon indicateur pour les juger. La thèse d’Oxford n’est pas quantitative mais topologique : former un petit nombre de personnes situées aux points de décision, là où se signent les allocations de capital.

Reste deux objections sérieuses. La première tient à la fuite des cerveaux : une bourse d’études à Oxford ne garantit pas un retour, et la valeur pour le continent dépend entièrement de la trajectoire des diplômés — un point que l’école mesure via son réseau d’alumni, mais qu’elle ne publie pas finement. La seconde tient à l’écosystème local : la Lagos Business School, GIBS, l’UCT GSB ou la Strathmore Business School forment aujourd’hui, sur le continent et avec des accréditations internationales, des cohortes bien plus larges. La question n’est pas de savoir qui légitime qui, mais si les institutions du Nord construisent des capacités locales ou captent les meilleurs profils. Les programmes de visiting fellows africains d’Oxford et son implication dans BS4CL Africa, coalition d’écoles africaines sur le climat, sont des réponses partielles ; leur montée en charge sera le vrai test.

Rendez-vous à Londres

AFSIC – Investing in Africa se tient les 13 et 14 octobre 2026 au Park Plaza Westminster Bridge, à Londres, pour sa treizième édition, avec plus de deux cents intervenants du monde de l’investissement déjà confirmés. L’agenda annoncé recoupe directement les thèmes ci-dessus : basculement de l’aide vers l’investissement, montée en puissance du capital local après la réallocation des capitaux institutionnels américains, minéraux critiques et transition énergétique.

Oxford Saïd y vient chercher des investisseurs, des entrepreneurs, des DFI, des corporates et des partenaires engagés dans la durée, et y explorer ce que l’école peut leur apporter : accès aux talents, recherche, formation, plateformes de convocation. C’est une proposition de long terme adressée à une salle qui, cette année, raisonne surtout en discipline et en exécution.

Le pari est cohérent. Il se vérifiera moins dans les promotions recrutées que dans les fonds levés, les entreprises construites et les conseils d’administration tenus par ceux qui en sortent — sur une décennie, pas sur un cycle.