Série « Parcours » — Portrait n°1
En 1993, le Zimbabwe compte 14 000 lignes téléphoniques fixes pour une dizaine de millions d’habitants. Un ingénieur électricien de 32 ans propose à l’opérateur public une coentreprise pour lancer le mobile, en lui laissant la majorité du capital. On lui répond que la téléphonie mobile est une mode passagère et que le monopole d’État est inattaquable. Il ne cède pas. Il entame cinq ans de procédures qui le mènent au bord de la faillite personnelle, obtient gain de cause au nom d’un article de la Constitution qui n’a rien à voir avec les télécoms, lance son réseau — puis quitte son pays pendant vingt-six ans. Strive Masiyiwa est aujourd’hui à la tête d’une infrastructure numérique déployée dans une vingtaine de pays africains. Il est aussi confronté, en 2026, au mur de dette que ce pari a produit. Portrait d’une trajectoire qui n’a rien de linéaire.
Les chiffres
| 1961 | Naissance en Rhodésie du Sud (aujourd’hui Zimbabwe) |
| 14 000 | Lignes fixes au Zimbabwe en 1993, soit environ 0,07 % de la population |
| 5 ans | Durée de la bataille judiciaire contre le monopole d’État |
| 10 juillet 1998 | Lancement commercial d’Econet Wireless Zimbabwe |
| 26 ans | Durée de son absence du Zimbabwe (mars 2000 – février 2026) |
| 110 000 km | Réseau de fibre optique transfrontalier du groupe Cassava |
| 12 000 | Processeurs graphiques Nvidia acquis pour l’« AI Factory » sud-africaine |
| Caa2 | Notation Moody’s de Cassava/Liquid depuis novembre 2025 (risque de crédit très élevé) |
| 660 M$ | Refinancement bouclé en avril 2026, dont un eurobond de 300 M$ sursouscrit 2,5 fois |
| 2,2 Md$ | Fortune estimée par Forbes en 2026 |
| 400 000 | Bénéficiaires revendiqués par la Higherlife Foundation depuis 1996 (source : fondation) |

Un refus qui vaut une stratégie
Le point de départ n’a rien d’exceptionnel. Strive Masiyiwa naît en 1961 en Rhodésie du Sud, part enfant en Zambie, étudie l’ingénierie électrique au Pays de Galles, revient au pays au milieu des années 1980 et travaille pour la Posts and Telecommunications Corporation (PTC), l’opérateur public. Il en démissionne, monte une société d’ingénierie électrique, la revend. Jusque-là, la trajectoire est celle d’un technicien devenu entrepreneur.
C’est le contexte qui donne sa force à la suite. Au début des années 1990, le pays dispose d’un parc de 14 000 lignes fixes. Rapporté à la population, cela signifie qu’une écrasante majorité de Zimbabwéens n’a jamais utilisé un téléphone. Le PTC est à la fois opérateur et régulateur — il attribue les licences dont il est le seul bénéficiaire.
Masiyiwa monte un dossier avec la Standard Chartered Merchant Bank Zimbabwe et propose au PTC une coentreprise dans laquelle l’État conserverait 51 % et lui 49 %. Il ne demande pas à évincer l’opérateur public : il lui offre le contrôle. La réponse est double. Le PTC détient un monopole légal sur les télécommunications, et de toute façon la téléphonie mobile n’a pas d’avenir.
C’est ici que se situe le basculement du parcours, et il est moins commercial qu’intellectuel. Masiyiwa comprend qu’il ne gagnera jamais le débat économique : sur le terrain de l’opportunité industrielle, l’administration a le dernier mot et l’exercera. Il déplace donc le litige. Devant la Haute Cour, il commence par plaider que le monopole du PTC porte sur la ligne fixe et ne s’étend pas au spectre radioélectrique, donc pas au mobile. Il gagne. La Cour suprême casse. Il change alors d’angle et transforme un contentieux commercial en question constitutionnelle : priver les citoyens de moyens de communication revient à restreindre la liberté d’expression garantie par la Constitution.
L’argument est audacieux. Il est aussi imparable, parce qu’il oblige l’État à défendre son monopole non plus sur le terrain de la politique industrielle, où il est souverain, mais sur celui des droits fondamentaux, où il ne l’est pas.
Cinq ans, une dizaine de décisions, une quasi-faillite
La suite tient de la guerre d’usure. Victoire constitutionnelle en 1995. Réplique du pouvoir : en 1996, la présidence bloque l’attribution de licences privées. Nouvelle décision de justice en décembre 1996 ordonnant de mettre fin au monopole et laissant à l’administration quelques semaines pour organiser un appel d’offres ou laisser Econet opérer. Un comité technique est constitué, un appel d’offres publié en un temps record, et fin février 1997 la licence est attribuée à un concurrent. Nouvelle procédure. Décision finale à la fin de 1997. Econet Wireless Zimbabwe n’ouvre commercialement ses lignes que le 10 juillet 1998, cinq ans après la première demande.
Deux éléments de ce récit méritent d’être retenus par un lecteur d’Afrique centrale.
Le premier est financier. Masiyiwa a financé ces cinq années de procédure en vendant ses autres actifs. Il l’a répété depuis : il a frôlé la faillite personnelle. Le combat juridique n’était pas un accessoire de la stratégie, c’était l’essentiel du budget de la société pendant cinq ans, sans un seul client, sans un franc de chiffre d’affaires.
Le second est éthique et il structure toute la suite du parcours : il affirme avoir refusé de payer les pots-de-vin qui lui étaient demandés, ce qui explique à la fois la durée de la procédure et la nature de la victoire. Une licence obtenue par corruption aurait pu être obtenue en quelques mois. Elle aurait aussi été révocable à la première brouille. Une licence obtenue par arrêt de justice ne l’est pas de la même manière.
Le prix de la victoire : vingt-six ans d’absence
C’est la partie du récit que les portraits inspirants omettent généralement, et c’est pourtant celle qui coûte le plus cher.
Gagner contre l’État ne signifie pas être pardonné par lui. En mars 2000, alors que le climat politique zimbabwéen se dégrade et que l’économie entre dans une décennie de destruction monétaire, Masiyiwa quitte le pays. Il s’installe en Afrique du Sud, puis à Londres. Il ne remettra pas les pieds au Zimbabwe pendant vingt-six ans. Son retour date de février 2026, à l’occasion d’une assemblée générale extraordinaire d’Econet Wireless Zimbabwe à Harare.
Vingt-six ans. Il faut mesurer ce que cela représente pour un dirigeant dont l’actif principal — de très loin le plus rentable du groupe encore aujourd’hui — se trouve dans le pays qu’il ne peut plus habiter. Il a piloté à distance la première entreprise du Zimbabwe pendant un quart de siècle.
La deuxième vie : de l’opérateur au fournisseur d’infrastructure
Depuis l’étranger, Masiyiwa construit une structure distincte de la société zimbabwéenne cotée : Econet Wireless International, devenue Econet Global. Il essaime au Botswana avec Mascom, au Nigeria, au Burundi, au Lesotho, en Nouvelle-Zélande. Certaines de ces participations sont revendues — l’opérateur nigérian qu’il lance deviendra Airtel Nigeria.
Mais le virage décisif de cette seconde période n’est pas la multiplication des licences mobiles. C’est le passage de l’opérateur télécom au fournisseur d’infrastructure. Liquid Intelligent Technologies déploie un réseau de fibre optique transfrontalier de plus de 110 000 kilomètres. Africa Data Centres construit des centres de données en accès neutre. En novembre 2021, l’ensemble des activités numériques est regroupé sous une holding, Cassava Technologies.
Depuis 2025, le groupe joue sa carte suivante sur le calcul intensif : partenariat avec Nvidia pour une « AI Factory », 12 000 processeurs graphiques acquis, entrée de Nvidia au capital lors d’une levée, lancement de l’installation sud-africaine en mars 2026 et projet d’une seconde à Johannesburg, avec un déploiement annoncé au Nigeria, au Kenya, en Égypte et au Maroc. En avril 2026, une unité dédiée, Econet AI, est constituée.
La logique est cohérente avec 1993 : il ne s’agit pas de vendre un service final, mais de posséder l’infrastructure sur laquelle les autres devront passer.
Ce que le portrait doit dire aussi : le mur de dette
Il serait malhonnête de s’arrêter à l’inventaire des kilomètres de fibre. Le modèle a un coût, et il est apparu au grand jour à partir de la fin 2025.
En novembre 2025, Moody’s abaisse la notation de Liquid/Cassava à Caa2 — catégorie « risque de crédit très élevé » — après une première dégradation l’année précédente. Fitch place l’émetteur en CCC+. L’analyse de l’agence est brutale : hors résultats zimbabwéens, la couverture des charges d’intérêt du groupe tombe sous 1,0. Autrement dit, les activités régionales, prises isolément, ne génèrent pas assez d’excédent brut pour payer les intérêts de la dette. Un mur d’échéances se profile, dont une souche obligataire de 620 M$ arrivant à maturité en septembre 2026.
Deux mois plus tard, l’annonce du retrait volontaire d’Econet Wireless Zimbabwe de la Bourse de Harare inquiète les créanciers pour une raison précise : l’actif zimbabwéen se situe hors du périmètre offert en garantie aux obligataires, qui ne peuvent ni le saisir ni exiger de dividendes. Sa sortie de la cote réduit en outre les obligations d’information publique. Les détenteurs d’obligations dépendaient déjà de flux sur lesquels ils n’ont aucun droit contractuel ; ils en perdent la visibilité.
Le dénouement, en avril 2026, est plus favorable qu’attendu : Liquid boucle un financement de 660 M,comprenantuneurobondgarantide300M, comprenant un eurobond garanti de 300 M ,comprenantuneurobondgarantide300M coté sur Euronext Dublin, sursouscrit 2,5 fois, et une injection de 195 M$ en fonds propres par Cassava. L’échéance de septembre est purgée.
Le refinancement résout l’urgence. Il ne résout pas la question de fond, et c’est celle qu’un lecteur de la CEMAC devrait retenir : un groupe présent dans une vingtaine de pays reste dépendant, pour sa capacité à payer ses intérêts, d’une seule filiale, dans un seul pays, dont la monnaie a une histoire d’instabilité peu commune. La diversification géographique n’est pas la diversification du risque.
L’autre pilier : la philanthropie comme politique publique de substitution
Fondée en 1996 avec son épouse Tsitsi, la Higherlife Foundation naît de l’épidémie de VIH/sida et de la vague d’orphelins qu’elle produit. Elle revendique aujourd’hui plus de 400 000 bénéficiaires en trente ans, à travers deux dispositifs principaux : une bourse pour les enfants orphelins et vulnérables, une autre pour les élèves à très haut potentiel. Les programmes couvrent le Zimbabwe, le Lesotho, le Burundi et d’autres pays.
Ces chiffres proviennent de la fondation elle-même et doivent être lus comme tels. Ils n’en disent pas moins quelque chose de la trajectoire : dans un pays où le service public d’éducation s’est effondré en même temps que la monnaie, une fondation privée s’est substituée à l’État sur une fonction régalienne. C’est une réussite et c’est un symptôme.
Ce que ce parcours dit à un entrepreneur de Douala, Libreville ou N’Djamena
Le droit est un actif stratégique, pas une dépense. La leçon centrale de 1993-1998 n’est pas « il faut persévérer ». C’est qu’un entrepreneur confronté à un blocage administratif dispose parfois d’un terrain juridique plus favorable que le terrain commercial — à condition de savoir requalifier le litige. Masiyiwa a perdu tant qu’il plaidait le droit des télécoms ; il a gagné quand il a plaidé le droit constitutionnel.
La vraie barrière à l’entrée est la licence, pas le capital. Dans les économies de la CEMAC, l’accès au marché est fréquemment conditionné par un agrément discrétionnaire — bancaire, minier, télécom, portuaire. Un modèle économique qui ne prévoit pas explicitement le coût et la durée d’obtention de cet agrément est un modèle incomplet.
Une seule vache à lait, c’est une vulnérabilité, même à 110 000 kilomètres de fibre. Ce point vaut particulièrement pour des groupes régionaux dont l’essentiel du résultat provient d’un marché unique.
Le coût personnel est rarement chiffré. Cinq ans sans revenus, la quasi-faillite, puis vingt-six ans hors de son pays. Ce parcours est inspirant ; il n’est pas confortable, et le présenter autrement serait mentir.
Prochain portrait demain : Ursula Burns, de l’ingénierie chez Xerox à la direction d’une entreprise du Fortune 500.



