248 millions de comptes ouverts en UEMOA en 2024, à peine une quarantaine en CEMAC. Entre les deux unions monétaires francophones, le fossé numérique est devenu un gouffre économique. Décryptage d’un retard structurel qui coûte cher à l’Afrique centrale.
À l’heure où la BCEAO se prépare à lancer son e-CFA, la zone CEMAC continue de courir derrière son voisin ouest-africain sur le terrain du paiement mobile. Les chiffres publiés par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest sont édifiants : 248,7 millions de comptes de monnaie électronique en 2024, en hausse de près de 19 % sur un an, dont 76,8 millions actifs. Dix ans plus tôt, ils n’étaient que 25,5 millions. La valeur cumulée des transactions a atteint 160 415 milliards de FCFA en 2024, en progression de 20 % en glissement annuel.
En face, les six pays de la CEMAC affichent un bilan beaucoup plus modeste. Le Cameroun, locomotive incontestée de la sous-région, totalise à lui seul 24,86 millions de comptes mobile money fin 2023 — soit 62 % de l’ensemble communautaire selon la BEAC. Avec 71 % du volume et 55 % de la valeur des transactions régionales en 2022, Yaoundé occupe une position quasi monopolistique qui en dit long sur la faiblesse des autres marchés. Au Tchad et au Congo, le taux de pénétration auprès des adultes peine à dépasser les 15 %. Le Gabon, longtemps le mieux loti, n’a jamais réussi à reproduire la dynamique de Nairobi ou de Dakar.

Un écart d’inclusion financière qui se creuse
Le Groupement mondial des opérateurs mobiles (GSMA) le rappelle régulièrement : sur les quelque 400 millions de comptes actifs en Afrique subsaharienne, moins de 10 % sont localisés en Afrique centrale (CEMAC et RDC réunies), alors que la sous-région concentre plus de 13 % de la population du continent. À l’inverse, l’Afrique de l’Ouest a vu son inclusion financière passer de 56 % à 71 % entre 2018 et 2022, principalement grâce à l’ajout massif de comptes mobiles.
Au Bénin, désormais champion régional, le taux de pénétration des services financiers via téléphone est estimé à près de 89 % fin 2023, contre 66 % un an plus tôt. La Côte d’Ivoire dépasse les 82 % d’utilisation parmi les usagers du numérique. Ces sauts qualitatifs ne tombent pas du ciel.
Le verrou réglementaire
La principale différence se joue sur le terrain juridique. La BCEAO autorise depuis longtemps les opérateurs non bancaires à émettre de la monnaie électronique, à condition de nouer un partenariat technique avec un établissement de crédit. Ce modèle d’écosystème ouvert a permis à des acteurs comme Wave, MTN MoMo ou Orange Money de déployer à grande échelle, sans dépendre intégralement des bilans bancaires.
En zone CEMAC, le règlement de la BEAC sur les établissements de monnaie électronique (EME) demeure plus contraignant. L’accès au statut est filtré, les exigences en fonds propres pèsent sur les jeunes acteurs, et l’interopérabilité, théoriquement portée par la plateforme GIMAC, reste largement perfectible. Résultat : les fintechs sous-régionales naissent et grandissent moins vite. Le marché demeure verrouillé par les filiales des grands groupes télécoms.
La fiscalité, frein supplémentaire
À ce retard structurel s’ajoute une pression fiscale croissante. Le Cameroun a instauré dès 2022 une taxe sur les transferts électroniques (TTA) de 0,2 %. La loi de finances 2025 a ajouté un droit fixe de 4 FCFA par transaction, désormais étendu aux banques et microfinances. Pour les jeux et loisirs, le taux grimpe à 1 %.
Le paradoxe est saisissant. Selon le dernier rapport GSMA, le mobile money représente désormais environ 5 % du PIB camerounais — un poids comparable à celui du M-Pesa kényan. Mais en surtaxant ce levier d’inclusion, les États de la zone risquent d’asphyxier la poule aux œufs d’or avant qu’elle n’ait pondu. La Banque mondiale a déjà tiré la sonnette d’alarme dans plusieurs notes sectorielles sur les économies à forte informalité.
La diaspora, accélérateur sous-exploité
Un dernier facteur mérite l’attention : les transferts de fonds. Selon les données BEAC les plus récentes, le mobile money a désormais dépassé les banques et les opérateurs spécialisés comme premier canal de réception des envois de la diaspora vers la CEMAC. Moins cher, plus rapide, accessible jusque dans les zones rurales, l’argent mobile capte une part croissante d’un flux estimé à plusieurs milliards d’euros par an pour la sous-région. Pourtant, le cadre réglementaire actuel n’intègre pas pleinement le mobile money dans les transferts internationaux, comme le pointait dès 2024 l’Association Europe Finances Régulations dans une analyse de référence.
Quelles pistes pour rattraper l’UEMOA ?
Trois chantiers s’imposent. D’abord, une révision du règlement EME pour ouvrir réellement le marché aux fintechs et aux modèles non bancaires hybrides. Ensuite, une véritable interopérabilité entre opérateurs et avec les banques, sur le modèle de l’instant payment ouest-africain. Enfin, une fiscalité calibrée pour préserver l’inclusion, en distinguant les transactions marchandes des micro-paiements quotidiens.
L’enjeu dépasse le seul confort des usagers. Avec un déficit d’inclusion bancaire massif et un taux de bancarisation classique sous les 20 %, l’Afrique centrale n’a pas les moyens de rater une nouvelle vague d’innovation financière. La BEAC l’a compris : son chantier de monnaie numérique souveraine, encore embryonnaire, ne portera ses fruits que sur un terreau de paiement électronique déjà mûr. Pour l’instant, ce terreau reste à cultiver.






