Gros plan sur la deuxième édition d’un classement qui consacre une nouvelle génération de donateurs — où l’Afrique n’est plus seulement bénéficiaire, mais actrice de sa propre transformation.
Un classement né d’une conviction : raconter pour inspirer
Le 15 mai 2026, le magazine TIME dévoilait la deuxième édition de son classement TIME100 Philanthropy, distinct du célèbre TIME100 annuel. Cent personnalités — donateurs, dirigeants de fondations, militants, théoriciens — sélectionnées pour leur capacité à transformer un secteur qui brasse aujourd’hui plus de 1 000 milliards de dollarschaque année dans le monde.
Deux couvertures mondiales encadrent ce numéro : d’un côté Michael et Susan Dell (Michael & Susan Dell Foundation), de l’autre Idris Elba et Sabrina Dhowre Elba (Elba Hope Foundation). Ce dernier choix n’est pas anodin : il place l’Afrique au cœur de la conversation sur l’avenir de la philanthropie mondiale.
Le rédacteur en chef Sam Jacobs résume la démarche en quelques mots : raconter les histoires des donateurs les plus influents pour donner envie à d’autres de s’engager. La liste a été supervisée par Ayesha Javed, qui signe également le portrait de couverture du couple Elba.

Idris et Sabrina Elba : changer le récit sur l’Afrique
Acteur britannique de renommée mondiale, fils d’un père sierra-léonais et d’une mère ghanéenne, Idris Elba a grandi à Londres en voyant un continent réduit, sur les écrans, à ses traumatismes. Avec son épouse Sabrina Dhowre Elba, mannequin et entrepreneure d’origine somalienne, il a fondé la Elba Hope Foundation pour rassembler ses différents engagements sous une même bannière.
Sherbro Island : la transformation par l’investissement local
L’un des projets emblématiques du couple se déroule à Sherbro Island, en Sierra Leone — une île d’environ 40 000 habitants vivant de la pêche et de la riziculture, autrefois plaque tournante de la traite négrière vers les Amériques. Les Elba y soutiennent des petits agriculteurs et développent des initiatives autour de la sécurité alimentaire et de l’énergie renouvelable.
Sabrina Dhowre Elba a été ambassadrice du FIDA (Fonds international de développement agricole), institution onusienne qui a déjà mobilisé plus de 23 milliards de dollars pour les communautés rurales les plus vulnérables. Idris a lui aussi occupé ce rôle avant de se concentrer sur leur fondation.
Une vision : le think tank plutôt que la charité
Ce qui distingue le couple, c’est leur refus du modèle traditionnel d’aide. Idris Elba a expliqué à TIME qu’il ne souhaitait pas que la Elba Hope Foundation soit une simple œuvre caritative, mais plutôt une sorte de think tankcapable d’influencer les politiques publiques et de porter la voix des solutions africaines dans les grandes instances internationales.
Sa formule, devenue virale, résume une rupture culturelle : le monde aurait davantage besoin de l’Afrique — riche en ressources naturelles, démographiques et créatives — que l’inverse. La fondation travaille sur la sécurité alimentaire, l’éducation, l’autonomisation des jeunes femmes, l’accès à l’énergie renouvelable et le développement économique, à la fois en Afrique, au Royaume-Uni et aux États-Unis.
En janvier 2026, Idris Elba a été annoncé chevalier (knighthood) par le gouvernement britannique en reconnaissance de son action philanthropique. Sa cérémonie d’investiture est prévue pour le début de l’été 2026.

Tony et Awele Elumelu : démocratiser la chance, un entrepreneur à la fois
Classés dans la prestigieuse catégorie « Titans » du TIME100 Philanthropy 2026, le banquier nigérian Tony O. Elumelu et son épouse, le Dr Awele Vivien Elumelu, représentent un autre modèle : celui d’un capitalisme africain au service du continent — ce que Tony Elumelu a baptisé l’« Africapitalism ».
Une promesse tenue : 100 millions de dollars, 10 ans, 10 000 entrepreneurs
Lancée en 2010 et structurée autour d’un programme phare en 2015, la Tony Elumelu Foundation (TEF) s’était engagée à injecter 100 millions de dollars sur une décennie pour financer 1 000 entrepreneurs africains par an, chacun recevant 5 000 dollars de capital d’amorçage, accompagnés d’un mentorat et d’une formation.
Onze ans plus tard, les chiffres impressionnent :
- Plus de 27 000 entrepreneurs financés directement dans les 54 pays africains
- Plus de 100 millions de dollars déjà décaissés en capital de démarrage
- 2,5 millions de personnes touchées par les programmes de formation gratuits en ligne
- 265 000 candidatures reçues pour la seule cohorte 2026
Une cohorte 2026 majoritairement féminine
Pour la première fois, la cohorte 2026 — 3 200 entrepreneurs sélectionnés et 16 millions de dollars déployés — est composée à 51 % de femmes, contre environ 20 % à ses débuts. Le couple s’appuie sur des partenariats stratégiques avec la Commission européenne, le GIZ allemand, l’UNICEF, le PNUD, la fondation IKEA, le gouvernement néerlandais ou encore le ministère rwandais de la Jeunesse.
Pour Tony Elumelu, la formule est claire : il s’agit de « démocratiser la chance ». Une conviction que personne d’autre que les Africains eux-mêmes ne développera l’Afrique — et que l’avenir du continent réside dans sa jeunesse.
Strive et Tsitsi Masiyiwa : trois décennies d’investissement dans le capital humain
Les Zimbabwéens Strive et Tsitsi Masiyiwa figurent eux aussi au classement. Fondateur du groupe de télécommunications Econet, dont la fortune est estimée à environ 1,2 milliard de dollars, Strive a consacré, avec son épouse, une part très significative de sa richesse au continent africain.
La Higherlife Foundation : née de l’épidémie de VIH/sida
Lancée en 1996, en pleine épidémie de VIH/sida au Zimbabwe, la Higherlife Foundation avait pour mission première de soutenir l’éducation des enfants orphelins et vulnérables. Trente ans plus tard, son rayon d’action couvre cinq pays — Zimbabwe, Burundi, Lesotho, Malawi et Afrique du Sud — avec des résultats considérables :
- Plus de 250 000 boursiers et leaders formés
- 100 millions de dollars investis dans la création d’emplois
- 60 millions de dollars consacrés à la santé et à la réponse aux crises
- Plus de 400 000 bourses octroyées au total à travers les structures familiales, de la maternelle au doctorat
En 2017, le couple a créé Delta Philanthropies pour structurer sa démarche stratégique, désormais dirigée par leur fille aînée, Tanya Masiyiwa, autour de l’éducation, de la santé, de la transformation rurale et de la résilience climatique.
Sauver des mères et des nouveau-nés : le Beginnings Fund
C’est sans doute leur engagement le plus directement « sauveur de vies » : Tsitsi Masiyiwa a joué un rôle moteur dans la conception du Beginnings Fund, lancé en avril 2025 à Abou Dabi. Cette initiative multipartenaires représente un engagement philanthropique global de près de 600 millions de dollars dédié à la survie des mères et des nouveau-nés en Afrique subsaharienne.
L’objectif est chiffré, ambitieux et précis : prévenir plus de 300 000 décès évitables d’ici 2030 et améliorer la qualité des soins pour 34 millions de mères et bébés dans dix pays — Éthiopie, Ghana, Kenya, Malawi, Lesotho, Nigeria, Rwanda, Tanzanie, Ouganda et Zimbabwe.
Le fonds, dirigé par Alice Kang’ethe depuis Nairobi, s’appuie sur des partenaires de poids : la Fondation Mohamed bin Zayed pour l’Humanité (Émirats arabes unis, qui a engagé 125 millions de dollars), la Gates Foundation, la Children’s Investment Fund Foundation, Delta Philanthropies et The ELMA Foundation.
Selon le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS, une mère ou un bébé meurent toutes les sept secondes d’une cause évitable dans le monde — l’Afrique concentrant 70 % des décès maternels mondiaux.

Rihanna : la Clara Lionel Foundation et l’Afrique de l’Est
La chanteuse barbadienne Robyn « Rihanna » Fenty, fondatrice du géant cosmétique Fenty Beauty, figure également au classement 2026 pour sa Clara Lionel Foundation, créée en 2012 et baptisée en hommage à ses grands-parents.
Plus de 100 millions de dollars déployés
Depuis sa création, la fondation a redistribué plus de 100 millions de dollars dans cinq grands domaines : résilience climatique, entrepreneuriat féminin, arts et culture, éducation et santé. Trois zones géographiques sont prioritaires : les Caraïbes, le sud des États-Unis et l’Afrique de l’Est.
Pendant la pandémie de COVID-19, l’organisation a distribué 33 millions de dollars en une seule année. Plus récemment, après l’ouragan Melissa qui a frappé la Jamaïque en octobre 2025 — l’un des plus puissants jamais enregistrés dans l’Atlantique — la fondation a lancé un fonds dédié à la reconstruction des services de santé, l’accès à l’eau potable et à l’éducation.
Rihanna a su s’entourer d’une équipe de professionnels de la santé mondiale et de spécialistes des politiques publiques, et nouer des partenariats avec Jack Dorsey (cofondateur de Twitter) et la Shawn Carter Foundation de Jay-Z.
Ce que dit ce classement de la philanthropie africaine
Plusieurs tendances de fond émergent de cette édition 2026, particulièrement marquante pour le continent africain :
Le passage de l’aide à l’investissement. Les Elba comme les Elumelu rejettent explicitement le récit de l’Afrique « bénéficiaire ». Leur logique est celle de la co-construction : finance locale, expertise locale, gouvernance locale.
La montée en puissance des philanthropes africains eux-mêmes. Les Elumelu (Nigeria) et les Masiyiwa (Zimbabwe) incarnent une génération de mécènes africains qui ne dépendent plus uniquement des grandes fondations américaines. La Tony Elumelu Foundation se présente d’ailleurs comme le premier moteur privé d’entrepreneuriat à l’échelle du continent.
La collaboration plutôt que la concurrence. Le Beginnings Fund est l’exemple parfait d’un nouveau modèle : Émirats arabes unis, États-Unis, Royaume-Uni et Afrique unissant leurs forces autour d’un objectif chiffré et mesurable, en partenariat direct avec les ministères de la Santé concernés.
Des objectifs mesurables, pas seulement symboliques. 300 000 vies sauvées d’ici 2030. 34 millions de mères et nouveau-nés mieux pris en charge. 27 000 entrepreneurs financés. 250 000 jeunes scolarisés. La philanthropie de 2026 se veut redevable de résultats, pas seulement d’intentions.
Une décennie charnière
Le TIME100 Philanthropy 2026 envoie un signal fort à un moment où plusieurs gouvernements — au premier rang desquels les États-Unis — réduisent leur aide internationale. Dans ce contexte, les philanthropes mis en lumière prennent le relais sur des terrains où chaque dollar peut littéralement faire la différence entre la vie et la mort : maternités du Malawi, fermes de Sierra Leone, dispensaires du Rwanda, écoles du Zimbabwe.
Comme l’a souligné Sir Chris Hohn, président de la Children’s Investment Fund Foundation, voir des mères et des bébés mourir de causes évitables est une tragédie — mais une tragédie qui peut désormais être stoppée. Le classement 2026 du TIME nous rappelle qu’au-delà des chiffres, ce sont des récits humains, portés par des couples et des familles, qui redessinent la carte de la solidarité mondiale — avec l’Afrique au centre, et non plus à la périphérie.






