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La source #1 — Les 682 millions de dollars d’InstaDeep

Rubrique hebdomadaire de vérification. Un chiffre, sa source, et ce qu’il dit réellement.


LE CHIFFRE

682 millions de dollars. C’est le montant présenté comme le prix payé par l’allemand BioNTech pour racheter InstaDeep, laboratoire d’intelligence artificielle fondé à Tunis — et, à ce titre, la plus grosse acquisition de l’histoire de la tech africaine.

OÙ ON LE LIT

Le chiffre circule depuis janvier 2023 dans la presse technologique africaine et internationale, dans les fiches d’écosystème, dans les classements de sorties et dans les présentations d’investisseurs. Il sert régulièrement de point de comparaison : les sorties tech africaines sont fréquemment évaluées par rapport à lui.

Il apparaît sous quatre formes selon les publications : 562 millions de livres, 636 millions d’euros, 680 millions de dollars, 682 millions de dollars. Ces variations correspondent à la même opération, convertie à des dates et à des taux différents.

CE QUE DIT LA SOURCE

Le communiqué de BioNTech du 10 janvier 2023 est public et il est explicite. Il décompose l’opération en deux parties :

Environ 362 millions de livres versés à la signature, en numéraire et en actions BioNTech, pour acquérir les titres que le groupe ne détenait pas encore.

Jusqu’à 200 millions de livres supplémentaires, conditionnés à l’atteinte d’objectifs de performance.

Le total annoncé — environ 562 millions de livres, soit près de 682 millions de dollars au taux de l’époque — additionne donc un montant certain et un montant hypothétique.

L’ÉCART

Le chiffre n’est pas inventé. Il figure dans le communiqué de l’acquéreur. Mais il désigne le maximum théorique de la transaction, et il est presque toujours présenté comme la somme payée. Trois éléments se perdent dans cette simplification.

La tranche conditionnelle n’est pas acquise. Les compléments de prix sont un mécanisme d’alignement : ils ne se paient que si des jalons sont atteints, sur plusieurs années. Une part de ces 200 millions de livres peut ne jamais être versée. À notre connaissance, aucune publication n’a indiqué à ce jour quelle fraction a effectivement été déclenchée.

Le prix ne porte pas sur la totalité du capital. BioNTech était déjà actionnaire d’InstaDeep depuis la série B de janvier 2022, à laquelle il avait participé. Le montant de 2023 rémunère uniquement les titres restants. La valorisation implicite de l’entreprise est donc supérieure au chiffre cité — mais la somme reçue par les fondateurs et les investisseurs à cette occasion est, elle, inférieure au total affiché.

Une part significative a été payée en actions. Le communiqué mentionne un règlement en numéraire et en titres BioNTech. La valeur effectivement perçue par les vendeurs dépend donc du cours de l’action BioNTech au moment où ils ont pu céder ces titres, et non du cours de janvier 2023.

POURQUOI C’EST IMPORTANT

Rien de tout cela ne diminue la performance de Karim Beguir et de ses équipes. Une entreprise démarrée à Tunis en 2014 avec deux ordinateurs et environ 2 000 dollars, rachetée neuf ans plus tard par un laboratoire pharmaceutique européen, reste un résultat exceptionnel.

Mais les écosystèmes africains comparent leurs sorties en permanence — dans les levées de fonds, les rapports sectoriels, les argumentaires de politique publique. Si une opération est mesurée à son maximum théorique et une autre à son prix effectivement versé, la comparaison ne veut rien dire.

C’est un problème de méthode, pas de communication. Il concerne autant les fonds qui construisent leurs argumentaires que les États qui justifient leurs politiques d’innovation.

VERDICT

Le chiffre est mal interprété.

Il provient bien d’une source primaire fiable — le communiqué de l’acquéreur. Il est utilisé pour dire quelque chose qu’il ne dit pas.

La formulation exacte serait : une opération valorisée jusqu’à 682 millions de dollars, dont environ 440 millions versés à la signature en numéraire et en actions.


« La source » paraît chaque semaine. Un chiffre repris partout, sa source primaire, et l’écart entre les deux. Trois verdicts possibles : le chiffre tient, le chiffre est mal interprété, le chiffre n’a pas de source.

Un chiffre vous paraît douteux ? Écrivez-nous.