fr
fr
?
$ ?
?

Karim Beguir : deux ordinateurs, 4 000 dinars, et la plus grosse acquisition de l’histoire de la tech africaine

Série « Parcours » — Portrait n°5


En 2014, un polytechnicien tunisien qui aurait pu faire carrière dans la finance européenne rentre à Tunis et fonde une entreprise avec deux ordinateurs portables et l’équivalent de 2 000 dollars. Elle fait du web design. Trois ans plus tard, elle pivote vers l’apprentissage automatique. En 2022, elle construit un système capable d’identifier, parmi des milliers de variants du Covid-19, les 0,3 % susceptibles de devenir dangereux — avant qu’ils ne le deviennent. En janvier 2023, l’allemand BioNTech annonce son rachat pour un montant pouvant atteindre 562 millions de livres, soit environ 682 millions de dollars : la plus grosse acquisition jamais réalisée sur une entreprise technologique africaine. Le récit est spectaculaire. Il mérite aussi d’être examiné de près, parce que le chiffre que tout le monde cite n’est pas tout à fait celui qu’on croit — et parce que le siège social de l’entreprise n’était plus à Tunis depuis longtemps.


Les chiffres

FormationLycée Janson-de-Sailly (Paris) ; École polytechnique ; ENSAE ParisTech ; Courant Institute, NYU (bourse)
2014Création d’InstaDeep avec Zohra Slim — deux ordinateurs, ~4 000 dinars
2017Bascule du web design vers l’apprentissage automatique
Mai 2019Levée de 7 M$ (AfricInvest, Endeavor Catalyst)
Janvier 2022Série B de 100 M$, avec participation de BioNTech
0,3 %Part des variants du Covid identifiés comme potentiellement dangereux par son système d’alerte précoce
362 M£Montant payé au comptant et en actions à la signature
200 M£Complément conditionné à l’atteinte d’objectifs de performance
~682 M$Valeur totale annoncée — plus grosse acquisition de la tech africaine
Juillet 2023Finalisation de l’opération
~300Salariés à Tunis, Londres, Paris, Lagos, Le Cap, Dubaï, Berlin, Boston, San Francisco
1 Md£Investissement de BioNTech au Royaume-Uni sur dix ans, 400 emplois annoncés
1 450Startups labellisées par le Startup Act tunisien début 2026

Un profil surdiplômé qui décide de rentrer

Karim Beguir grandit entre Tataouine, Djerba, Zarzis et Tunis. Il passe son baccalauréat au lycée Janson-de-Sailly à Paris, intègre l’École polytechnique, puis l’ENSAE ParisTech, avant de partir aux États-Unis étudier les mathématiques appliquées au Courant Institute de l’université de New York, avec une bourse.

Ce parcours mène habituellement quelque part, et cet endroit s’appelle Londres ou New York. Beguir commence d’ailleurs sa carrière dans le contrôle des risques au sein d’une institution financière.

La rupture, ici, ne tient pas à un licenciement, une faillite ou un conflit. Elle tient à une décision volontaire prise depuis une position confortable : rentrer construire en Tunisie, alors que rien ne l’y obligeait et que le pays sort d’une révolution, avec une économie fragile et un secteur du capital-risque quasi inexistant.

La formule qu’il emploie pour décrire ce moment est restée : personne n’y croyait, il a donc décidé de le construire lui-même.

Les trois premières années : une entreprise qui n’est pas encore la bonne

InstaDeep naît en 2014, cofondée avec Zohra Slim, autodidacte de l’informatique et ancienne dirigeante d’une agence de communication numérique. Le capital initial se résume à deux ordinateurs et l’équivalent de 2 000 dollars.

Et l’entreprise fait du web design.

Ce détail est le plus utile du portrait pour un entrepreneur en phase de démarrage, et il est presque toujours omis des récits de réussite. Pendant trois ans, InstaDeep n’est pas une entreprise d’intelligence artificielle : c’est une agence de services qui finance sa propre survie en attendant que le fondateur trouve le bon métier. Le pivot vers l’apprentissage automatique n’intervient qu’en 2017.

Autrement dit, le fondateur a passé trois ans à faire quelque chose de moins ambitieux que ce qu’il voulait faire, pour se donner les moyens de faire ce qu’il voulait. C’est une trajectoire beaucoup plus courante — et beaucoup plus reproductible — que celle du génie qui trouve du premier coup.

La stratégie de crédibilité : publier, coder, enseigner

Ce qui distingue ensuite InstaDeep d’une société de services numériques ordinaire, c’est un choix de positionnement délibéré : se faire reconnaître comme un laboratoire de recherche, et non comme un prestataire.

Beguir fonde le TensorFlow Tunis Meetup et anime des ateliers de démocratisation de l’apprentissage automatique. L’entreprise publie des travaux scientifiques. Elle devient fournisseur officiel de Nvidia en 2021, reconnue pour son expertise sur les solutions d’IA accélérées par processeurs graphiques. Elle organise en 2022, avec Google et le ministère tunisien de l’Industrie, le plus grand hackathon d’IA de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord.

Les applications sont volontairement diverses : optimisation du remplissage des conteneurs, automatisation du trafic ferroviaire pour la Deutsche Bahn, alerte précoce sur les invasions de criquets en Afrique.

Cette diversité est stratégiquement significative. Elle démontre que l’entreprise vend une compétence — l’optimisation de décisions complexes par apprentissage — et non un produit lié à un secteur. C’est ce qui rendra le pivot vers la biologie possible.

Le financement suit la crédibilité : 7 millions de dollars en mai 2019 auprès d’AfricInvest et d’Endeavor Catalyst, puis une série B de 100 millions de dollars en janvier 2022. Parmi les investisseurs de ce tour figure BioNTech — détail qui commande toute la suite.

Le moment qui déclenche tout

InstaDeep travaille avec BioNTech sur des traitements contre le cancer lorsque la pandémie change les priorités. Le laboratoire allemand, dont la technologie à ARN messager a produit le premier vaccin approuvé contre le Covid, fait face à un problème de volume : des milliers de variants apparaissent, la plupart sans conséquence, quelques-uns potentiellement dangereux, et il est impossible de tous les évaluer.

La question posée par Beguir est simple à formuler et difficile à résoudre : peut-on apprendre à un système d’IA à reconnaître ce qui rend un variant dangereux, et donc à les hiérarchiser à l’avance ?

En 2022, InstaDeep livre un système d’alerte précoce capable d’isoler les 0,3 % de variants méritant attention. Beguir estime que tous les variants majeurs ont été détectés.

C’est ce résultat, plus que toute présentation commerciale, qui produit l’acquisition. Un acheteur industriel n’achète pas une promesse ; il achète une démonstration faite sur son propre problème.

Ce que le chiffre de 682 millions de dollars recouvre réellement

L’annonce du 10 janvier 2023 mérite une lecture précise, parce que la presse la restitue rarement correctement.

BioNTech verse environ 362 millions de livres à la signature, en numéraire et en actions, pour acquérir la totalité des titres qu’il ne détenait pas encore. S’y ajoutent jusqu’à 200 millions de livres de compléments de prix conditionnés à l’atteinte d’objectifs de performance. Le total annoncé — environ 562 millions de livres, soit près de 682 millions de dollars — additionne donc un montant certain et un montant hypothétique.

Trois précisions en découlent, et elles importent pour un lecteur financier.

D’abord, la partie conditionnelle n’est pas acquise par construction : c’est un mécanisme d’alignement, qui ne se paie que si des jalons sont atteints. Ensuite, le prix ne porte que sur le capital restant : BioNTech était déjà actionnaire depuis la série B de janvier 2022, et cette fraction n’est pas comptée dans le montant. Enfin, une part significative du paiement est en actions BioNTech, dont la valeur a évolué depuis.

Rien de tout cela ne diminue la performance. Cela signifie simplement que le chiffre qui circule est le maximum théorique de l’opération, non la somme versée aux fondateurs. C’est une distinction que les écosystèmes de startups africains gagneraient à intégrer, car la comparaison des sorties se fait souvent sur des bases hétérogènes.

Trois questions que le portrait ne peut pas éluder

Est-ce vraiment une sortie africaine ? InstaDeep est présentée partout comme une entreprise tunisienne. Son siège social est à Londres depuis des années — un déplacement assumé, motivé par l’ambition internationale et par l’accès aux investisseurs. Certaines publications la traitent donc simplement comme une société britannique. Les deux lectures sont défendables : les fondateurs sont tunisiens, l’entreprise est née à Tunis, une part de ses équipes d’ingénierie y demeure, mais la structure juridique qui a été vendue était domiciliée au Royaume-Uni. La question n’est pas rhétorique : elle détermine où sont payés les impôts, où se constitue le patrimoine, et à qui profite en dernier ressort la création de valeur.

Où vont les emplois créés après l’acquisition ? BioNTech a annoncé environ un milliard de livres d’investissement en recherche au Royaume-Uni sur dix ans, avec 400 emplois qualifiés supplémentaires pour le groupe et pour InstaDeep. Ces postes sont britanniques. Le contrepoint existe et il est réel : une école d’IA ouverte à Tataouine avec Gomycode en 2023, des hackathons, un effet d’entraînement considérable sur l’écosystème tunisien. Mais l’essentiel de la croissance post-acquisition se localise là où se trouve l’acquéreur. C’est la règle générale des acquisitions, pas une singularité tunisienne — raison de plus pour la regarder en face.

La réussite est-elle transposable hors de Tunisie ? L’ascension d’InstaDeep n’est pas seulement le produit de choix d’entreprise. Le Startup Act tunisien, adopté en 2018 — premier cadre juridique complet du continent dédié aux startups —, a apporté des allégements fiscaux, la convertibilité des devises, un soutien aux salaires et une simplification des opérations internationales. La convertibilité, en particulier, mérite l’attention de nos lecteurs : c’est précisément le point de friction majeur pour une jeune entreprise de la zone CEMAC qui veut facturer à l’international et rémunérer des talents. Le Startup Act a labellisé plus de 1 450 entreprises au début de 2026. Sans ce cadre, InstaDeep aurait probablement existé — mais ailleurs.

Ce que ce parcours dit à un entrepreneur de Douala, Libreville ou N’Djamena

Le métier initial n’est pas forcément le bon, et ce n’est pas grave. Trois ans de web design ont financé la recherche qui a produit la valeur. L’erreur classique consiste à attendre le projet parfait plutôt qu’à générer du chiffre d’affaires en attendant de le trouver.

La crédibilité technique précède le capital. Meetups, publications, hackathons, certification Nvidia : InstaDeep a construit sa réputation scientifique avant de lever des fonds significatifs. Dans un écosystème où les investisseurs sont rares et informés, la preuve technique vaut mieux qu’un argumentaire.

Une acquisition industrielle s’obtient en résolvant le problème de l’acquéreur. BioNTech n’a pas acheté une entreprise prometteuse : il a acheté une équipe qui venait de résoudre un problème critique sur son propre terrain, après avoir déjà investi à son capital. Le chemin le plus court vers une sortie passe souvent par un partenariat commercial exigeant.

Le cadre réglementaire fait une part du résultat. Convertibilité des devises, fiscalité lisible, simplification des opérations transfrontalières : ce sont des décisions publiques, pas des mérites d’entrepreneurs. Aucun écosystème de la CEMAC ne dispose aujourd’hui d’un équivalent du Startup Act tunisien. C’est peut-être la donnée la plus actionnable de ce portrait — non pour les entrepreneurs, mais pour ceux qui légifèrent.


Prochain portrait demain : Rebecca Enonchong, entrepreneuse camerounaise du logiciel et bâtisseuse d’écosystème.