Il a été danseur avant d’être mannequin, mannequin avant d’être couturier, et couturier pendant près de trente ans avant que la profession ne lui ouvre officiellement sa porte. En janvier 2020, le Camerounais Imane Ayissi est devenu le premier créateur d’Afrique subsaharienne inscrit au calendrier officiel de la haute couture parisienne. Six ans plus tard, il y est toujours — et il y est toujours seul.

Yaoundé, une famille de scène
Il naît à Yaoundé en juin 1968 — quelques sources retiennent 1969 — dans une maison où le corps est une monnaie sociale. Son père, Jean-Baptiste Ayissi Ntsama, est un boxeur, champion national. Sa mère, Julienne Honorine Eyenga Ayissi, est la première Miss Cameroun couronnée après l’indépendance du pays. Elle sera aussi l’une des toutes premières hôtesses de l’air camerounaises. Frères et sœurs dansent et chantent.
C’est de la mère que vient le premier geste de couture. L’enfant retouche ses robes, les reprend, les transforme. Le mythe fondateur est ici littéral : Ayissi a commencé par habiller une femme qu’il regardait s’habiller. Il le répétera pendant trente ans, y compris dans son livre de 2026, sans jamais en faire une coquetterie de communication — c’est simplement la vérité de son apprentissage, qui n’est passé par aucune école de mode.
Adolescent, il intègre le Ballet national du Cameroun. Il danse dans les concerts et les clips de la scène africaine de l’époque — Anne-Marie Nzié, André-Marie Tala, Nayanka Bell, Messi Martin, Georges Seba —, puis dans les ballets nationaux sénégalais et guinéen. En 1986, il se produit au Palais des Congrès de Yaoundé devant sept chefs d’État réunis pour un sommet régional. Parallèlement, il travaille déjà comme styliste pour le plus grand atelier de prêt-à-porter du pays.
Le corps comme premier métier
Il arrive en France en 1992. La danse le porte encore : tournées avec le danseur étoile Patrick Dupond, scènes avec Yannick Noah, passages par l’Opéra de Nancy, l’Opéra de Saint-Étienne. En 1995, finaliste du concours Mannequin Europe organisé par Casting Magazine à Paris, il bascule vers les podiums.
Suit une décennie de mannequinat qui explique beaucoup de ce que sera son travail de couturier. Il défile pour Dior, Yves Saint Laurent, Givenchy, Lanvin, Valentino, Pierre Cardin, Francesco Smalto, Claude Montana. Il fait du sportswear (Lacoste, Levi’s, Oakley), des campagnes (Gap, Motorola, Sony Ericsson), les shows de la Haute Coiffure française pour L’Oréal, le Carrousel du Louvre.
Ce détour n’est pas anecdotique. Ayissi a passé dix ans à porter de la couture avant d’en fabriquer : à sentir de l’intérieur comment une manche bloque un bras, comment une traîne se négocie dans un virage, ce qu’un tissu fait au pas de celui qui le porte. Ses collections actuelles — capes qui s’ouvrent en marchant, franges de raphia qui sonnent, biais qui suivent la hanche — sont des vêtements pensés en mouvement par quelqu’un qui a été, professionnellement, un mouvement.
De la chambre au nom propre
Il présente son tout premier défilé à Paris dès 1993, un an après son arrivée. La première collection sort d’une petite pièce, sur une machine à coudre. Entre-temps, il fait ce que font les créateurs sans capital : des galas, des salons, des défilés de coiffure, des soirées caritatives, la Semaine des arts de Sciences Po en 2003, l’« Africa Week » de l’INSEAD en 2004.
C’est en 2004 qu’il fonde sa maison à son nom. Suivent une quinzaine d’années de circuit parallèle : AltaRoma à Rome, le FIMA au Niger, Arise à Lagos, Dakar, São Paulo. À partir de 2010, il présente ses collections pendant la semaine de la haute couture parisienne — hors calendrier, dans des lieux qu’il loue lui-même : la Maison des métallos en 2016, la Fondation Mona Bismarck en 2018 et 2019. En 2018, Jeune Afrique le décrivait installé dans un petit atelier de la rue d’Enghien, dans le 10e arrondissement, avec près de trente collections déjà derrière lui et une presse internationale qui commençait tout juste à s’y intéresser.
Autrement dit : quand la reconnaissance arrive, elle arrive à un homme de cinquante et un ans qui travaille depuis vingt-sept ans.
Janvier 2020 : ce qui s’est réellement passé
Le 23 janvier 2020, Imane Ayissi défile pour la première fois dans le calendrier officiel de la Fédération de la haute couture et de la mode, avec une collection baptisée Akouma — « richesse » en beti. Il est le premier ressortissant d’Afrique subsaharienne à y figurer. À l’AFP, il résume l’enjeu sans emphase : il ouvre, dit-il, une voie pour l’Afrique dans le luxe.
Il faut ici être précis, parce que le raccourci circule beaucoup. Ayissi n’est pas devenu une « maison de haute couture » au sens juridique français : cette appellation est protégée et attribuée par décision ministérielle sur avis de la Chambre syndicale, à un très petit nombre de maisons répondant à des critères stricts (atelier parisien, effectifs, nombre de modèles présentés). Ayissi figure au calendrier comme membre invité — un statut réel, sélectif, mais qui se renouvelle saison après saison. C’est une porte entrouverte, pas un fauteuil.
Cette précision n’affaiblit pas l’événement. Elle le situe. La haute couture est l’institution la plus fermée et la plus codifiée de la mode occidentale ; y entrer, même par la porte des invités, après trente ans d’attente et sans actionnaire, reste une anomalie statistique.
Le vrai sujet : les textiles, pas le folklore
Le discours d’Ayissi est plus dur qu’il n’y paraît, et c’est ce qui le distingue de la vague « afro-chic » des années 2010.
Il refuse le wax. Non par snobisme, mais parce que le wax est, historiquement, un tissu inspiré des batiks indonésiens, industrialisé par des manufactures européennes au XIXᵉ siècle et déversé sur les marchés africains. Il le qualifie de « colonial » et soutient que ces importations ont étouffé l’économie des textiles africains réels. Sa position : l’Afrique a mieux à montrer.
Ce « mieux » a des noms. L’obom, écorce d’arbre battue du Cameroun, qu’il découpe en dentelle. Le kente akan du Ghana et de Côte d’Ivoire, tissage de noblesse. Le faso dan fani du Burkina Faso. Le raphia du Cameroun et de Madagascar, teint et transformé en franges. Les tie and dye teints au Cameroun, le manjak sénégalais, les jacquards du Cap-Vert, le kapok burkinabè, les chutes de bazin brodées.
Le geste est technique autant que politique : il applique à ces matières les procédés de l’atelier parisien — coupe en biais, drapé, structure, broderie main — au lieu de les traiter comme des « imprimés ». Le résultat n’est ni un boubou de luxe ni une robe du soir décorée d’Afrique ; c’est une couture qui a changé de matériau de base.
S’y ajoute une conviction économique, qu’il martèle dans tous ses entretiens : ces tissus doivent être produits en Afrique, par des artisans africains payés pour ça, et les jeunes du continent doivent pouvoir y travailler sur place plutôt que de tenter la Méditerranée. Il l’assume avec une contradiction qu’il ne cache pas — lui-même est parti. Sa réponse tient en une phrase : Paris n’est pas l’eldorado qu’on croit, et tout le monde ne peut pas y venir.
L’entrée par les musées
C’est peut-être le fait le plus significatif des cinq dernières années, et le moins commenté : Ayissi est en train d’être institutionnalisé par les musées avant de l’être par le marché.
- Le Victoria and Albert Museum de Londres conserve une pièce de sa collection printemps-été 2017, donnée par le créateur. Son ensemble fuchsia à cape frangée de raphia malgache (collection Mbeuk Idourrou, automne-hiver 2019) a été l’une des pièces vedettes de l’exposition Africa Fashion du V&A en 2022.
- Cette exposition a ensuite tourné : New York, Portland, Chicago, Melbourne, Montréal. Elle est arrivée à Paris au musée du quai Branly – Jacques Chirac du 31 mars au 12 juillet 2026, dans une version augmentée. La silhouette d’Ayissi ouvre le parcours.
- En 2024-2025, il a eu sa première exposition personnelle, From Africa to the World, au SCAD FASH d’Atlanta (18 septembre 2024 – 23 février 2025).
- En 2026, le Palais Galliera, musée de la mode de la Ville de Paris, a acquis une pièce de la maison pour sa collection permanente.
- Il est Officier de l’ordre des Arts et des Lettres.
Côté visibilité, la maison habille Angélique Kidjo (couvertures, Royal Albert Hall, clip avec Davido), Lauryn Hill, Lashana Lynch, Rossy de Palma, Zendaya, Angela Bassett, Claudia Tagbo, ainsi qu’un réseau d’actrices chinoises — Liu Shishi, Dilraba Dilmurat, Esther Yu — qui constitue un débouché commercial réel et rarement mentionné.
Ce qu’il faut nuancer
Sur l’exclusivité africaine. Ayissi est le premier et, à ce jour, le seul créateur d’Afrique subsaharienne au calendrier officiel de la haute couture. Ce n’est pas la même chose que d’être le seul Africain des grandes fashion weeks. Sur les calendriers prêt-à-porter — Paris comprise —, on trouve le Sud-Africain Thebe Magugu, le Nigérian Kenneth Ize, le Sud-Africain Lukhanyo Mdingi, le Franco-Malien Mossi Traoré, LAD de Ladislas Mande. Et en couture, avant lui, le Tunisien Azzedine Alaïa avait figuré au calendrier. La singularité d’Ayissi est donc réelle, mais elle est spécifique : couture, subsaharienne, continue.
Sur l’échelle. La maison reste une petite structure indépendante, sans groupe de luxe derrière elle. Cela explique la sobriété des défilés, tenus dans des salons loués — Fondation Mona Bismarck, Aéro-Club de France — et non dans les décors à sept chiffres des grandes maisons. C’est aussi sa vulnérabilité : le statut de membre invité, le sourcing artisanal, la production sur mesure et une clientèle privée dispersée constituent un modèle économique fragile, dépendant de la constance d’un seul homme.
Sur l’assignation. Il y a un risque, pour Ayissi, à être toujours convoqué comme « le couturier africain » — invité aux expositions sur l’Afrique, cité dans les articles sur la diversité, moins souvent jugé, purement et simplement, sur la qualité de la coupe. Il en a conscience et le combat en revendiquant l’inverse : des techniques, des matières, des noms de collections en ewondo, et aucune concession explicative.
2026 : la mère, le livre, l’envol
L’année écoulée a été à la fois la plus dense et la plus douloureuse.
Le 18 juin 2026 paraît Grande Couture (éditions Débats Publics, 252 pages), son livre-manifeste. Le titre traduit l’expression ozouandam ollat, en fang et en beti. Il y raconte son trajet et interroge frontalement les mutations du métier : ce que signifie créer aujourd’hui, les limites de l’intelligence artificielle dans le processus de création, la valeur du travail manuel, l’emprise des réseaux sociaux, les exigences environnementales. Il y écrit que la création n’a pas été un choix mais une évidence. Le Monde Magazine, Le Figaro, TV5 Monde et France Inter lui ont ouvert leurs pages et leurs plateaux.
En juillet, à l’Aéro-Club de France, il présente sa collection automne-hiver 2026-2027, Ozouandam Ollat — « haute couture » en ewondo. Le défilé est construit comme un embarquement : mannequins en hôtesses de l’air, gants, accessoires vifs, capes qui s’ouvrent, colonnes fluides, traînes asymétriques, coraux et fuchsias contre violet, turquoise et vert acide. Le sujet, c’est le départ.
Julienne Eyenga Ayissi, sa mère — l’ancienne Miss Cameroun, l’hôtesse de l’air, la femme dont il retouchait les robes à dix ans —, était morte quelques semaines plus tôt. Le défilé s’est achevé par une danse improvisée sur le podium.
Il y a une logique presque insupportable de netteté dans ce dénouement : un homme qui a appris son métier sur les robes de sa mère nomme sa collection « haute couture » dans la langue de celle-ci, la fait défiler en uniformes d’hôtesses, et termine en dansant, comme il avait commencé.

Repères chronologiques
| 1968 | Naissance à Yaoundé. Père boxeur, mère première Miss Cameroun de l’après-indépendance. |
| années 1980 | Ballet national du Cameroun ; styliste pour un grand atelier de prêt-à-porter camerounais. |
| 1992 | Installation à Paris. Danse avec Patrick Dupond, scènes avec Yannick Noah. |
| 1993 | Premier défilé à Paris. |
| 1995 | Finaliste de Mannequin Europe. Carrière de mannequin : Dior, YSL, Givenchy, Lanvin, Valentino, Cardin. |
| 2004 | Fondation de la maison Imane Ayissi. |
| 2010 | Premières présentations pendant la semaine de la haute couture, hors calendrier. |
| 2019 | Collection Mbeuk Idourrou, Fondation Mona Bismarck. |
| 2020 | Akouma : entrée au calendrier officiel de la haute couture comme membre invité. |
| 2022 | Exposition Africa Fashion au V&A de Londres, puis tournée mondiale. |
| 2024-25 | From Africa to the World, première exposition personnelle, SCAD FASH Atlanta. |
| 2026 | Africa Fashion au quai Branly ; acquisition par le Palais Galliera ; livre Grande Couture ; collection Ozouandam Ollat. |





