fr
fr
Bitcoin
56,434
Bitcoin
$ 64,939
Bitcoin
56,434

Fatoumata Bâ : elle a fait de la parité une clause contraignante de son fonds — et 67 % de son portefeuille est francophone

Série « Parcours » — Portrait n°9


À neuf ans, elle pirate l’ordinateur de son père à Dakar. À seize, elle construit son premier site web. À moins de trente, elle lance et dirige Jumia en Côte d’Ivoire puis au Nigeria, avant de piloter la performance de plus de 130 opérations dans une trentaine de pays. En 2018, elle quitte le commerce en ligne pour créer son propre fonds à Abidjan, avec une thèse d’investissement inhabituelle : la majorité du portefeuille doit être fondée, cofondée ou dirigée par des femmes. Ce n’est pas une déclaration d’intention, c’est un engagement pris devant ses investisseurs. En octobre 2024, Janngo Capital boucle son second véhicule à 78 millions de dollars, 20 % au-dessus de sa cible. Deux chiffres de ce portefeuille méritent l’attention d’un lecteur d’Afrique centrale : 56 % de sociétés dirigées par des femmes, et 67 % d’entreprises francophones.


Les chiffres

1986Naissance à Dakar, dans une famille de classe moyenne
9 / 11 / 16 ansPremier piratage de l’ordinateur familial, première adresse e-mail, premier site web
FormationToulouse Business School (licence et master), Harvard Kennedy School
JumiaDirectrice en Côte d’Ivoire puis au Nigeria ; performance de 130+ opérations dans 30+ pays
2018Création de Janngo à Abidjan — « janngo » signifie demain, ou l’avenir, en peul
Janvier 2020Lancement du Janngo Capital Startup Fund, cible de 60 M€
2022Premier closing
30 octobre 2024Closing final à 73 M€ / 78 M$, soit 20 % au-dessus de la cible
30+ / 21Investissements réalisés / entreprises en portefeuille, dans 14 pays
56 %Part des sociétés fondées, cofondées ou dirigées par des femmes
67 %Part des entreprises francophones du portefeuille
91 %Part des participations conformes aux critères 2X
48 %Taux de rendement interne moyen revendiqué, après la cession d’Expensya
1 %Part de l’Afrique dans les montants mondiaux levés en capital-risque, pour 15 % de la population

Une opératrice avant d’être une investisseuse

Il faut commencer par ce qui distingue ce parcours de la plupart des gérants de fonds africains : Fatoumata Bâ a exploité avant de financer.

Née en 1986 à Dakar, scolarisée au Sénégal puis au Togo, formée en France à Toulouse Business School puis à la Harvard Kennedy School, elle rejoint l’aventure Jumia à ses débuts. Elle lance et dirige les opérations en Côte d’Ivoire, puis au Nigeria — le marché le plus difficile du groupe — avant de piloter la performance de plus de cent trente opérations dans une trentaine de pays, sur l’ensemble des marques : commerce en ligne, livraison, services.

Cette expérience est la matière première de tout ce qui suit. Lancer, tester, pivoter et croître dans des écosystèmes fragmentés, sans infrastructure logistique fiable, sans adressage postal, sans paiement électronique généralisé : c’est une compétence que l’on n’acquiert pas dans une salle de marché.

Une réserve honnête s’impose ici. Jumia, entrée en Bourse à New York en 2019, est souvent présentée comme la première licorne technologique africaine. Le titre est exact au moment de l’introduction ; la trajectoire boursière et les résultats du groupe depuis lors ont été difficiles. Avoir été dirigeante d’une entreprise pionnière n’équivaut pas à avoir dirigé une entreprise durablement rentable — et Fatoumata Bâ était partie avant l’introduction en Bourse. Ce que cette expérience atteste, c’est la capacité d’exécution opérationnelle en environnement africain, ce qui est déjà considérable.

Fatoumata BA (Senegal), entrepreneure, ancienne directrice generale de Jumia en Cote d’Ivoire et au Nigeria. En 2017, elle cree Janngo, qui oeuvre au financement des start up. A RFI, Paris, le 02.10.2020.

Le raisonnement qui produit le fonds

Le basculement de carrière repose sur un constat chiffré qu’elle formule sans détour : l’Afrique représente environ 15 % de la population mondiale et attire environ 1 % des montants levés en capital-risque.

Sa conclusion est explicitement non militante. Elle a dit préférer devenir investisseuse plutôt que de se plaindre — arbitrage qui mérite d’être noté, car il déplace le problème du registre du plaidoyer vers celui de l’allocation de capital.

Le second élément du raisonnement est démographique. L’Afrique comptera environ 2,2 milliards d’habitants en 2050, ce qui suppose de créer des centaines de millions d’emplois en moins de trente ans. Aucune administration publique ne peut absorber ce volume. Il faudra des entreprises, commercialement viables, qui paient des impôts et emploient des salariés.

D’où le nom : Janngo, qui signifie demain en peul.

Ce qui rend ce fonds différent : la contrainte est écrite

La parité, dans le capital-investissement, est habituellement un engagement de communication. Chez Janngo, c’est un paramètre du véhicule, affiché devant les investisseurs institutionnels et vérifié.

Les résultats publiés : 56 % des entreprises du portefeuille sont fondées, cofondées ou dirigées par des femmes, ou bénéficient prioritairement à des femmes ; 91 % des participations satisfont aux critères 2X, référentiel international de l’investissement sensible au genre. Le fonds a reçu le prix de l’égalité de genre de l’Africa CEO Forum en 2023.

La question que tout investisseur pose, et qu’il faut poser ici : cette contrainte coûte-t-elle en rendement ?

Les éléments disponibles suggèrent le contraire, avec une prudence nécessaire. Le fonds revendique un taux de rendement interne moyen de 48 % après la cession d’Expensya, éditeur tunisien de gestion de notes de frais, au groupe Medius. Il compte également Sabi, plateforme nigériane de commerce interentreprises valorisée près du milliard.

Mais un taux de rendement calculé sur une sortie unique, dans un fonds de moins de sept ans, n’est pas un historique. C’est un signal encourageant, pas une démonstration. Et il s’agit d’un chiffre communiqué par la société de gestion, non audité publiquement.

L’hypothèse défendue par Fatoumata Bâ est la suivante : la sous-représentation des fondatrices n’est pas le reflet d’une moindre qualité, mais d’un défaut d’accès. Un fonds qui s’oblige à les chercher accède donc à un flux d’opportunités que les autres ne voient pas. C’est une thèse d’inefficience de marché, pas une thèse morale — et c’est ce qui la rend défendable devant des investisseurs.

Le chiffre qui devrait retenir l’attention en Afrique centrale

67 % du portefeuille est francophone.

Cette donnée est passée presque inaperçue et elle est, pour vos lecteurs, la plus significative du dossier.

Le capital-risque africain se concentre massivement sur quatre marchés : Nigeria, Kenya, Égypte, Afrique du Sud. Les écosystèmes francophones — Sénégal, Côte d’Ivoire, Cameroun, Gabon — reçoivent une fraction marginale des montants, pour des raisons qui tiennent autant à la langue de travail des investisseurs qu’à la taille des marchés ou au cadre juridique.

Un fonds qui construit délibérément une majorité francophone démontre que ces dossiers existent et qu’ils sont finançables. Cela ne signifie pas que la CEMAC en bénéficie directement — le portefeuille est centré sur l’Afrique de l’Ouest, et la zone franc CFA d’Afrique centrale reste faiblement couverte. Mais le précédent est établi, et il est plus utile qu’un discours sur l’attractivité.

La question de fond : qui finance le fonds

C’est ici que l’analyse doit être la plus rigoureuse, et elle n’est pas confortable.

Les souscripteurs de Janngo Capital sont, pour l’essentiel, des institutions publiques de développement : la Banque européenne d’investissement et la Banque africaine de développement comme investisseurs socles, rejointes au closing final par la Mastercard Foundation Africa Growth Fund, l’agence américaine DFC, la Société financière internationale du groupe Banque mondiale, le fonds de fonds tunisien ANAVA, le fonds d’impact MEDA et la dotation de l’université ghanéenne Ashesi.

Ambroise Fayolle, vice-président de la BEI, a justifié cet engagement en indiquant que l’institution soutient l’investissement en capital-risque permettant aux entreprises dirigées par des femmes de se développer et de créer des emplois durables.

Deux observations en découlent.

Premièrement, le capital privé commercial est presque absent. Le plus grand fonds paritaire de technologie du continent est financé par de l’argent public européen et américain, et par des fondations. C’est une réussite de mobilisation — lever 78 millions de dollars auprès d’institutions exigeantes n’a rien d’automatique — mais ce n’est pas encore la validation par le marché. Tant que les investisseurs institutionnels privés ne suivent pas, la thèse reste subventionnée.

Deuxièmement, cela crée une dépendance politique. Un fonds dont la base d’investisseurs est composée d’agences de développement est exposé aux changements de priorité budgétaire des États qui les financent. Le mouvement de retrait de l’aide au développement observé depuis 2025 dans plusieurs pays occidentaux constitue, à cet égard, un risque structurel pour l’ensemble du capital-risque africain — pas seulement pour Janngo.

Aucune de ces observations n’est un reproche adressé à la gérante : elle finance son fonds avec le capital disponible, ce qui est son métier. Elles décrivent l’état d’un marché.

Ce que ce parcours dit à un entrepreneur de Douala, Libreville ou N’Djamena

L’expérience opérationnelle est le meilleur passeport vers la gestion de fonds. Fatoumata Bâ n’est pas passée par la banque d’affaires. Elle a fait tourner des opérations dans trente pays avant de lever un centime. Pour un cadre de la sous-région qui envisage le capital-investissement, c’est la voie la plus crédible — et la plus longue.

Une contrainte explicite peut être un avantage concurrentiel. S’imposer une règle que les autres refusent revient à se réserver un gisement d’opportunités. Le raisonnement vaut au-delà du genre : un fonds qui s’obligerait à ne financer que des entreprises industrielles, ou uniquement des sociétés d’Afrique centrale, se donnerait la même forme d’avantage — à condition que la contrainte soit tenue et vérifiable.

Le financement du capital-risque africain reste largement public. C’est un fait à intégrer dans tout plan de financement. Les fonds de la sous-région dépendent des mêmes bailleurs, et donc des mêmes cycles budgétaires. Diversifier vers l’épargne institutionnelle africaine — assureurs, caisses de retraite, fonds souverains — n’est pas une préférence idéologique, c’est une question de solidité.

Le francophone n’est pas un handicap structurel, c’est un déficit d’intermédiation. Un fonds dont les deux tiers des participations sont francophones prouve que le problème n’est pas l’absence de dossiers. Il est dans la chaîne qui devrait les identifier, les structurer et les présenter aux investisseurs. Cette chaîne, en Afrique centrale, reste à construire — et c’est une opportunité entrepreneuriale en soi.


Prochain portrait demain : Alain Nkontchou, du trading londonien à la présidence du conseil d’Ecobank.