Récit d’une soirée d’ouverture où le 79e Festival de Cannes a levé son rideau dans une émotion rare — entre les éclats d’Eye Haïdara, la Palme d’or d’honneur remise à Peter Jackson, et les voix conjuguées de Jane Fonda et Gong Li.
La Croisette retient son souffle
Il est 19 heures, mardi 12 mai. Le soleil bascule lentement derrière la baie de Cannes et plaque sur le Palais des Festivals cette lumière orange qu’aucun chef-opérateur ne saurait inventer. En haut des marches, le tapis rouge brûle encore de la chaleur du jour. Sur la façade, l’affiche officielle déploie ses deux héroïnes — Thelma et Louise, fusil au poing, mèches au vent — comme un manifeste lancé à la face d’une époque qui doute. Dans le Grand Théâtre Lumière, deux mille trois cents fauteuils se remplissent en silence. On reconnaît Demi Moore, Chloé Zhao, Stellan Skarsgård, Diego Luna, Heidi Klum, Park Chan-wook, président d’un jury qui devra, dans onze jours, choisir la successeure ou le successeur de Un simple accident de Jafar Panahi.

Le rideau se lève. Les lumières s’éteignent. Et puis, elle entre.
Eye Haïdara, l’évidence
Elle avance d’un pas. Un seul. Le silence se fait. Puis, dans le noir presque total, un archet murmure : c’est la violoniste américaine Miri Ben-Ari, lauréate d’un Grammy, qui ouvre la marche avec une partition composée pour l’occasion. Eye Haïdara, robe sculpturale, sourire qui contient mille promesses, laisse monter la musique avant de prendre la parole. Elle pose sa voix. On comprend tout de suite que ce ne sera pas une cérémonie de plus.
Première phrase, comme un coup de feu : elle convoque Godard. « On ne fait pas un film pour être prudent. » La salle frémit. Le ton est donné. Pendant les minutes qui suivent, l’actrice franco-malienne, révélée au grand public dans Le Sens de la fête et plus récemment dans la série Furies, déploie un discours dont la construction tient autant de l’écriture que du jazz. Elle rend hommage à ceux qui filment l’inconfortable, à ceux qui filment la vie minuscule autant que la grande Histoire, à ceux qui font rire — et c’est sans doute le passage que la salle n’oubliera pas : « Rire, c’est une forme de courage qu’on sous-estime. »
Entre deux respirations, elle imite des répliques cultes, fait rire un parterre intimidé, glisse une pensée pour ses parents — son père, surtout, dont la collection de VHS l’a conduite, enfant, jusqu’à Rue Cases-Nègres d’Euzhan Palcy. Elle parle du festival comme d’une fenêtre, d’un pont, d’une promesse. « S’il y a un endroit qui continue de nous rapprocher, c’est ici, c’est Cannes, c’est le cinéma », lance-t-elle, et l’on sent que la formule n’est pas une formule : c’est une conviction.
Un silence pour Nathalie Baye
Brusquement, le rythme se suspend. Sur l’écran géant, le visage de Nathalie Baye apparaît. Eye Haïdara saluera celle qui a marqué l’histoire du cinéma français. La salle se lève. L’ovation est longue. C’est l’un de ces moments qu’on ne planifie pas et qu’on n’oublie pas — un de ces instants où Cannes redevient une famille qui pleure les siens.

Peter Jackson et son « précieux »
Puis vient l’éclat. Sur la scène, Elijah Wood — Frodon Sacquet en personne — s’avance, sourire ému, pour rendre hommage à celui qui, vingt-cinq ans plus tôt, a changé sa vie en lui confiant l’Anneau Unique. Il décrit un cinéaste capable de saisir aussi bien la tendresse que l’horreur, un enfant d’une Nouvelle-Zélande sans industrie qui a fini par inventer la sienne. Et puis il lui tend l’objet : une Palme d’or d’honneur. Peter Jackson, jamais sélectionné en compétition de toute sa carrière, reçoit enfin Cannes — sans l’avoir cherché.
Le réalisateur de la trilogie du Seigneur des Anneaux monte sur scène, visiblement secoué. Il fait sourire l’assemblée en confessant qu’il ne se croyait pas un cinéaste « à Palme ». Puis l’émotion l’emporte. « Je n’aurai jamais pensé gagner une Palme d’or un jour », glisse-t-il dans un souffle. Quelques secondes plus tard, il évoque sa surprise — celle d’un homme qui a passé trente ans à filmer des elfes, des zombies et des marionnettes sanglantes, et qui n’attendait plus rien d’une institution dont il pensait ne pas parler la langue.
Theodora, Oklou et le retour des Beatles
L’hommage glisse alors dans la musique. Theodora et Oklou — deux des voix les plus singulières de la pop française du moment — montent sur scène pour reprendre Get Back, des Beatles, dans une version produite par SebastiAn : rock, nerveuse, électrique. Clin d’œil évident à la série documentaire The Beatles: Get Back signée Jackson en 2021. Dans un coin de la scène, le cinéaste néo-zélandais, assis aux côtés d’Eye Haïdara, balance la tête, sourit comme un gamin. Quelque chose, là, ressemble à du bonheur pur.
L’Est, l’Ouest et la déclaration d’ouverture
Reste l’instant attendu. Gong Li entre par la gauche. Jane Fonda entre par la droite. Une actrice chinoise, une actrice américaine, deux générations, deux continents, deux trajectoires politiques. Elles se rejoignent au centre. L’image, à elle seule, vaut un discours.
Gong Li parle la première. Elle dit que l’une vient de l’Est, l’autre de l’Ouest, et que ce soir, à Cannes, les deux mondes se retrouvent. Elle ajoute que le cinéma parle de ce que nous partageons tous — les émotions humaines. Jane Fonda prend le relais. Elle a 88 ans. Sa voix n’a rien perdu. Elle nomme les voix qu’elle défend : celles sur l’écran, celles hors de l’écran, celles dans la rue. Et elle martèle cette phrase qui restera de la soirée : « Je crois que le cinéma est un acte de résistance. »

Alors, en mandarin puis en français, elles prononcent ensemble les mots que la Croisette attendait : « Nous déclarons ouvert le 79e Festival de Cannes. »
La salle explose. Le jury monte sur scène pour saluer. Les flashs crépitent. Et déjà, le rideau se referme pour laisser place à la projection du film d’ouverture, La Vénus électrique de Pierre Salvadori — une comédie romantique portée par Pio Marmaï et Gilles Lellouche, hors compétition, choisie pour ouvrir le festival sur une note de joie.
Demain commence la quinzaine
Eye Haïdara aura conclu la cérémonie par six mots, lancés avec un sourire en coin : « Soyez fous, et bon festival à tous. » C’est exactement ce qu’il fallait dire. Vingt-deux films vont s’affronter pour la Palme d’or jusqu’au 23 mai. Vingt-deux propositions, vingt-deux mondes, vingt-deux paris. Au-dessus du Palais, la nuit cannoise est tombée pour de bon. Le cinéma, lui, vient à peine de se réveiller.
La 79e édition du Festival de Cannes se tient du 12 au 23 mai 2026. Le jury de la compétition officielle est présidé par le cinéaste sud-coréen Park Chan-wook.





