Dans six jours, le 13 octobre, Londres redevient pour quarante-huit heures la place où se négocie une partie du financement de l’Afrique. La treizième édition d’AFSIC – Investing in Africa s’ouvre au Park Plaza Westminster Bridge avec le programme le plus fourni de son histoire, au moment où l’argent destiné au continent se concentre sur moins de pays et moins de dossiers.
Le décor a quelque chose d’ironique. C’est face au Parlement britannique, sur la rive sud de la Tamise, que se retrouvent chaque automne ceux qui cherchent des capitaux pour Lagos, Nairobi, Casablanca ou Douala et ceux qui en ont à placer. AFSIC, dont le sigle rappelle l’origine (Africa Financial Services Investment Conference), a depuis longtemps débordé la seule finance. On y parle mines, énergie, santé, agriculture, éducation. On y vient surtout pour une raison simple : rencontrer en deux jours des interlocuteurs qu’il faudrait six mois et dix billets d’avion pour voir un par un.
L’organisateur, Africa Events Limited, présente le rendez-vous comme la plus grande conférence annuelle d’investissement en Afrique tenue hors du continent. La formule est de lui et doit être lue comme telle. Son bilan 2025 donne en revanche une indication solide : 54 % des participants venaient d’Afrique, 38 % d’Europe, 5 % d’Amérique du Nord. Ce n’est donc pas un cercle londonien qui disserte sur l’Afrique. C’est l’Afrique des affaires qui se déplace là où siègent les comités d’investissement.
Ce que chacun vient chercher
Trois publics se croiseront dans les couloirs du Park Plaza, et ils n’attendent pas la même chose.
Les porteurs de projets veulent des chèques, pas des cartes de visite. L’an dernier, plus de 350 opérations en quête de financement ont été présentées sur place, pour un total supérieur à 10 milliards de dollars selon l’organisateur. Le marché auquel elles s’adressent a changé de visage. Au premier semestre 2026, d’après les données de l’AVCA, le capital-investissement africain a déployé 3,7 milliards de dollars, soit 65 % de plus qu’un an plus tôt, mais en 211 opérations seulement, 16 % de moins. Trois transactions de plus de 250 millions ont absorbé 40 % des montants. Le ticket moyen atteint 32 millions de dollars, le ticket médian 5 millions.
La lecture est simple : l’argent existe, il va aux dossiers déjà mûrs. Pour une PME d’Abidjan, de Douala ou de Kampala, la vraie question de ces deux jours sera de savoir si les tickets intermédiaires reviennent. Une session entière leur est consacrée, sous un titre qui sonne comme une promesse : Africa’s SME Revolution.
Les gérants de fonds cherchent des souscripteurs. Les levées ont atteint 1,3 milliard de dollars sur le semestre, en recul de 9 %. Le nombre de fonds bouclés a pourtant presque doublé, de 7 à 13, et le délai moyen de clôture est tombé de 2,7 à 1,8 an. Le programme porte la trace de cette inquiétude. Une table ronde s’intitule Why US Institutional Capital Is Reassessing Africa Now, une séance de rencontres est réservée aux investisseurs américains. L’organisateur lui-même place parmi les fils rouges de l’édition le passage de l’aide à l’investissement et la montée du capital local, depuis que l’argent institutionnel américain a revu ses allocations sur le continent.
Les États viennent défendre leur signature. Les investissements directs étrangers en Afrique sont retombés à environ 70 milliards de dollars en 2025, contre 94 milliards en 2024, année gonflée par quelques opérations hors norme. La CNUCED relativise : c’est le troisième meilleur niveau depuis 1990, un tiers au-dessus de la moyenne de long terme. Mais elle ajoute deux constats moins confortables. La valeur des projets nouveaux a chuté de près d’un tiers, et les flux restent concentrés sur un petit nombre de pays et de secteurs, l’énergie, les infrastructures et les minerais critiques en tête. Les capitaux du Golfe et d’Asie prennent une place croissante.
D’où l’importance des sommets pays, cœur politique de la conférence. Chaque délégation dispose de quelques heures pour convaincre qu’elle mérite d’entrer dans le cercle étroit des destinations retenues. La notation souveraine et les marchés obligataires en monnaie locale, inscrits au programme, diront si le discours a changé de registre.
Les maisons et les visages qui pèseront
Une précision d’abord, par honnêteté envers le lecteur. La liste nominative complète des intervenants n’est consultable que dans l’application de la conférence, réservée aux inscrits. L’organisateur annonçait dès avril plus de 200 investisseurs confirmés comme orateurs et table sur plus de 350 intervenants. Dans ses communiqués, il ne met en avant aucun chef d’État ni ministre. AFSIC n’est pas un sommet politique. C’est une réunion de praticiens, et l’influence s’y mesure à la taille du bilan plus qu’au rang protocolaire. Ce qui est public suffit à dessiner la carte du pouvoir de ces deux jours.
Les financeurs du développement. British International Investment, bras financier de l’État britannique, parraine la soirée Meet African Dealmakers et réunit investisseurs et dirigeants autour d’un sujet qu’il juge négligé : le financement des entreprises détenues et dirigées par des Noirs en Afrique. L’institution publiera à cette occasion une cartographie de ce marché. Son directeur général pour l’Afrique, Chris Chijiutomi, signe la tribune qui accompagne la session. À ses côtés parmi les sponsors : Proparco, filiale du groupe AFD dédiée au secteur privé, le groupe TDB, banque de commerce et de développement d’Afrique orientale et australe, et le PNUD.
Les banques et les groupes africains. United Bank for Africa et Heirs Holdings, la holding d’investissement de Tony Elumelu, affichent leurs couleurs, tout comme Rand Merchant Bank et le zimbabwéen First Mutual. Leur présence au rang de sponsors ne dit pas qui montera sur scène. Elle dit que les grands groupes du continent ne viennent plus seulement solliciter des capitaux à Londres. Ils viennent aussi en proposer.
Les gérants. Kuramo Capital, Verdant Capital, Niofar Capital, le néerlandais Aqua Spark, spécialiste de l’aquaculture, ou encore les Sud-Africains de Knife Capital et Grindstone Ventures, qui arrivent avec un nouveau fonds de 500 millions de rands destiné aux jeunes pousses. Onze séances « Meet the Investors » sont programmées, par famille : dette, capital-investissement, capital-risque, infrastructures, énergie, agriculture, impact, finance verte, institutions de développement, investisseurs américains, sans oublier les intermédiaires qui montent les dossiers.
Les places financières et les agences d’État. Casablanca Finance City, le Kigali International Financial Centre, Brand South Africa et l’agence zimbabwéenne ZIDA défendront leurs couleurs. L’association marocaine du capital-investissement, l’AMIC, évoque un sommet Maroc en préparation pendant la conférence. Plus inattendu : un premier sommet d’investissement consacré au Somaliland, porté par le cabinet londonien Africa Legal Risk Control et son dirigeant Omer Ahmed, autour du port de Berbera et des minerais critiques. Le territoire n’est pas reconnu comme État par la quasi-totalité de la communauté internationale, ce qui donnera à la séance une portée qui dépasse la finance.
Le maître des lieux. Reste l’homme par qui passent les mises en relation : Rupert McCammon, fondateur et directeur général d’AFSIC, dont le parcours explique en grande partie la philosophie de la conférence.

Rupert McCammon, de la Bourse du Botswana à Westminster
Le fondateur d’AFSIC n’est pas un organisateur de salons venu à l’Afrique par opportunité. Selon sa biographie officielle, Rupert McCammon sort en 1991 de la Cass Business School, à Londres, avec un diplôme de banque et finance internationale obtenu avec la plus haute mention. Au milieu des années 1990, il dirige la Bourse du Botswana et l’unique société de courtage du pays, à une époque où cette place figurait parmi les plus performantes du monde. En 1998, il fonde Capital Group, un groupe de services financiers qu’il étend en 2005 avec une entité régulée au Royaume-Uni, tournée vers les infrastructures, l’énergie et les ressources du continent. L’ensemble s’appelle aujourd’hui African Investments Limited.
La conférence naît en mai 2013, loin de Westminster : la première édition se tient à Brighton, sur la côte sud de l’Angleterre, et ne s’adresse qu’aux banques, assureurs et institutions de microfinance. Elle s’installe à Londres en 2016. « Depuis, l’événement s’est épanoui », résumait-il sobrement dans un entretien de 2017, alors qu’AFSIC n’en était qu’à sa cinquième année. Ses deux plateformes numériques de mise en relation ont été distinguées en 2022 par un prix mondial de l’innovation décerné par Salesforce.
Ses allocutions d’ouverture ne font pas, à notre connaissance, l’objet de transcriptions publiques. Ses entretiens et ses déclarations écrites donnent en revanche le ton, et il n’a guère varié en dix ans. Pour le dixième anniversaire, en 2023, il posait la règle de la maison : « Le réseautage et les rendez-vous d’affaires ciblés sont au cœur d’AFSIC » (entretien anniversaire). En septembre 2025, à la veille de la douzième édition, même idée, à peine reformulée : AFSIC est « très concentré sur la mise en relation d’opportunités d’investissement bien réelles » (communiqué repris par IFC Review).
L’homme parle peu de vision et beaucoup de mécanique. C’est sa force, et c’est aussi ce qui invite à la lucidité : sa société ne se contente pas d’accueillir les porteurs de projets, elle leur propose également ses propres services d’accompagnement à la levée de capitaux. L’hôte est donc aussi partie prenante du marché qu’il réunit.
Les questions qui fâchent sont au programme
Il faut reconnaître à cette édition une qualité : son programme pose les questions sans les enrober. Les banques africaines sont-elles armées pour le prochain choc, entre risque souverain et exigences de fonds propres ? Leurs profits sont-ils réels ou flattés ? La microfinance émancipe-t-elle ou endette-t-elle ? La fintech peut-elle enfin dégager des bénéfices durables ? Qui contrôlera les minerais critiques, et qui possédera les réseaux électriques sans lesquels la transition énergétique reste un slogan ?
Deux de ces débats rejoignent directement les constats du marché. Sur les minerais, la CNUCED prévient que l’afflux de capitaux ne vaut que s’il s’accompagne de transformation locale, faute de quoi les chiffres montent sans que la valeur reste. Sur la fintech, les données de l’AVCA montrent qu’au premier semestre la finance a perdu, pour la première fois depuis des années, son rang de premier secteur financé, au profit des services aux entreprises et de l’énergie. Le récit dominant de la décennie passée est en train de changer, et c’est à Londres que les investisseurs diront par quoi ils le remplacent.
Ce qu’il faut garder en tête
Trois réserves s’imposent pour qui lira les communiqués de clôture.
Les chiffres sont ceux de l’organisateur. Les 10 milliards de dollars affichés sont des montants recherchés, pas des montants levés. Les plus de 4 300 rendez-vous individuels revendiqués mesurent une activité, pas un résultat. Le seul juge de paix sera le nombre d’opérations signées dans les six à douze mois.
L’accès a un prix. L’inscription coûte 1 595 livres hors taxes jusqu’au 10 octobre et 2 350 livres sur place, sans compter le vol, l’hôtel et le visa britannique. Les intervenants ne sont ni rémunérés ni défrayés. Pour une entreprise africaine de taille moyenne, le déplacement se chiffre en milliers d’euros avant la première poignée de main. Cela trie les candidats avant même que les investisseurs ne le fassent.
La carte est inégale. La liste des sponsors penche nettement vers l’Afrique anglophone, du Nigeria au Ghana, de l’Afrique du Sud au Zimbabwe, avec le Maroc et Maurice en contrepoids. Aucune agence publique d’Afrique centrale n’y figure à ce jour, ce qui ne préjuge pas de la composition des délégations mais dit quelque chose des pays qui investissent pour être vus. Pour les économies de la zone CEMAC, la question n’est pas de savoir si AFSIC est utile. Elle est de savoir pourquoi d’autres y achètent une tribune et pas elles.
Rendez-vous le 13 octobre à 9 heures. Les discours dureront deux jours. Les réponses, elles, se liront dans les tours de table de 2027.
Repères
| Dates | Mardi 13 et mercredi 14 octobre 2026, à partir de 9 h |
| Lieu | Park Plaza Westminster Bridge, 200 Westminster Bridge Road, Londres SE1 7UT |
| Édition | 13e |
| Organisateur | Africa Events Limited |
| Affluence annoncée | De 1 200 à plus de 1 500 délégués selon les supports de l’organisateur, plus de 350 intervenants |
| Bilan 2025 | Plus de 340 intervenants, 14 sommets pays, 13 séances « Meet the Investor », plus de 350 opérations présentées pour plus de 10 milliards de dollars recherchés |
| Filières au programme | Agriculture, banque, fintech, infrastructures, investissement, énergie, mines, développement durable |
| Inscription | 1 595 £ HT jusqu’au 10 octobre, 2 350 £ HT sur place |
| Site | afsic.net |





