Le 20 août 2026, AlloCiné annonçait que le diptyque La Bataille de Gaulle venait de franchir le cap des 5 millions d’entrées cumulées, devançant largement les autres cartes françaises de l’été — De la Comédie-Française (proche du million) et Tombé du ciel (600 000 entrées). Un chiffre en soi banal pour un film porté par l’un des plus gros budgets de l’histoire du cinéma français (entre 74 et 80 millions d’euros), mais qui prend tout son sens rapporté à la trajectoire réelle du film : un démarrage jugé quasi catastrophique, suivi d’une remontée que la presse professionnelle qualifie, sans exagération, de rarissime.

Une « remontada » comme on en voit peu au box-office
Le premier volet, L’Âge de Fer, sort le 3 juin 2026 après un tournage de 150 jours — cinq fois la durée moyenne d’un tournage français — et une post-production resserrée pour permettre une sortie rapprochée des deux films. L’accueil commercial initial est froid : un peu plus de 380 000 entrées en première semaine, puis une chute d’environ 40 % la semaine suivante, autour de 231 000 spectateurs. De quoi faire parler, dans la presse, de « bide » et de « catastrophe industrielle » pour un projet plus coûteux que Le Comte de Monte-Cristo, Astérix et Obélix : L’Empire du Milieu ou Les Trois Mousquetaires.
C’est là que la trajectoire déraille des scénarios habituels. En semaine 3, le film regagne du terrain (+17 %, environ 271 000 entrées). En semaine 4, coïncidant avec la Fête du Cinéma et ses places à 5 euros — mais aussi avec une vague de canicule qui pousse le public vers les salles climatisées —, il bondit de 71 %, à 464 184 entrées, portant son cumul à environ 1,35 million de spectateurs. Le second volet, J’écris ton nom, initialement prévu plus tard dans l’été, est avancé d’une semaine pour sortir le 26 juin, en pleine dynamique de Fête du Cinéma : il démarre fort, avec plus de 400 000 entrées en cinq jours, puis franchit les 800 000 spectateurs en dix jours. Les deux films tiennent ensuite remarquablement l’affiche semaine après semaine, jusqu’à totaliser, fin août, plus de 5 millions d’entrées à eux deux.
Pathé attribue ce sursaut à un bouche-à-oreille exceptionnel, adossé à des critiques quasi unanimes et à des notes spectateurs AlloCiné inhabituellement hautes (4,4/5 pour le premier volet, 4,5/5 pour le second). Interrogé sur le démarrage poussif, le président de Pathé, Jérôme Seydoux, évoque un lancement trop précipité et un sujet qui, de prime abord, pouvait « faire peur » à une partie du public, intimidé par la stature du personnage. Simon Abkarian résume la difficulté marketing du film d’un trait : « Parce qu’on ne markète pas de Gaulle ! »
Un bémol de taille toutefois, relevé par plusieurs observateurs du secteur : atteindre 5 millions d’entrées cumulées ne signifie pas que le diptyque est rentable. Pour un budget de production avoisinant les 75-80 millions d’euros, et compte tenu de la répartition des recettes entre exploitants, distributeurs et producteurs, il faudrait engranger de l’ordre de 100 millions d’euros de recettes brutes pour équilibrer l’opération — un objectif encore loin d’être atteint mi-été, la carrière internationale du film (Québec, Royaume-Uni, Maghreb, Sénégal, Balkans, Bénélux, Scandinavie) devant désormais faire une bonne partie du travail.

Simon Abkarian, prêter un corps à un mythe
Le choix de l’acteur pour incarner le Général avait été révélé dès août 2023, bien avant le tournage. Né en 1962 à Gonesse d’une famille arménienne, ayant grandi en partie au Liban avant de rejoindre le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine puis d’être distingué par un Molière du meilleur comédien en 2001, Simon Abkarian n’a lui-même connu De Gaulle qu’à travers les livres d’école et le souvenir, plus vif, du fracas de Mai 68. C’est peut-être cette distance qui lui a permis d’éviter le piège de l’imitation : plutôt que de reconstituer mécaniquement la gestuelle et la voix du Général à partir des archives, l’acteur explique avoir choisi d’assumer pleinement la singularité du personnage plutôt que de chercher à le reproduire à l’identique.
Le réalisateur Antonin Baudry a construit sa mise en scène pour aller dans ce sens, en filmant systématiquement « à hauteur d’homme » plutôt qu’en adoptant un regard surplombant ou une vision idéalisée du personnage. Le résultat, souligné par la critique suisse (RTS) comme par la presse française, est un De Gaulle « humanisé », à la fois grandiloquent et volontiers moqué par le film lui-même — comparé à un Don Quichotte flamboyant et un peu absurde, qui se compare sans complexe à Clovis ou à Jeanne d’Arc, et dont l’aplomb (« les moustiques ne piquent pas De Gaulle », lance-t-il en pleine crise de paludisme) prête autant à sourire qu’à admirer. Simon Abkarian revendique cet espace comique comme une nécessité : « Le rire est un espace humain qu’il faut garder ouvert. » Cette désacralisation, largement saluée (Le Figaro, Libération, Le Journal du Dimanche, Ouest France, Paris Match se sont montrés élogieux), n’empêche pas certains critiques plus réservés de pointer des dialogues parfois ampoulés et un ton par endroits trop démonstratif.
Fernand Bonnier de La Chapelle, l’autre visage de la Résistance
Le pari narratif le plus singulier du diptyque tient à son second fil rouge : celui de Fernand Bonnier de La Chapelle, étudiant résistant incarné par Florian Lesieur, révélation du film. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est pas un personnage inventé : il a réellement existé, et son histoire recoupe directement celle de De Gaulle sans que les deux hommes ne se rencontrent jamais à l’écran — ni dans la réalité. Âgé de 17 ans au moment de l’armistice de 1940, ce lycéen puis étudiant refuse la capitulation, participe à la manifestation du 11 novembre 1940 sous l’Arc de Triomphe, se lie d’amitié avec deux jeunes résistants juifs, Pierre et Livia, avant de se retrouver à Alger. Il y assassine, le 24 décembre 1942, l’amiral François Darlan — un homme politique controversé, ancien haut responsable du régime de Vichy passé du côté allié — avant d’être exécuté deux jours plus tard, à l’âge de 20 ans.
C’est la découverte d’une de ses lettres, grâce à sa coscénariste Bérénice Vila, qui a convaincu Antonin Baudry de bâtir tout le film autour de ce duo improbable. Le cinéaste va jusqu’à affirmer que sans le geste de ce jeune homme, aujourd’hui largement oublié de l’histoire officielle, le nom même de De Gaulle serait resté dans l’ombre. Le film en fait le représentant d’une génération entière de résistants dont on oublie souvent, une fois devenus des figures historiques, à quel point ils étaient jeunes : Fernand a 17 ans, le général Leclerc en a 32. Cette dimension collective est explicitement revendiquée par les auteurs du film comme le véritable sujet du récit : « Finalement, c’est collectivement que les gens ont fait quelque chose. »
Tous les critiques ne sont pas convaincus par ce choix : certains regrettent que les motivations de Fernand restent finalement assez peu fouillées, réduites à un patriotisme exalté, quand son histoire aurait pu porter une réflexion plus fine sur l’engagement de la jeunesse de l’époque.

L’Afrique, matrice trop souvent oubliée de la France Libre
C’est sans doute la dimension la plus commentée du film par la presse spécialisée et les analyses les plus sérieuses : La Bataille de Gaulle déplace délibérément le centre de gravité de la Résistance hors de la seule métropole. La légitimité de la France Libre ne se construit pas à Paris, mais à Londres, puis à Brazzaville, au Tchad, au Cameroun, jusqu’aux confins du Pacifique et de la Libye, via les ralliements successifs de l’Empire. Le film accorde une place centrale au ralliement du Tchad, fin août 1940, sous l’impulsion de son gouverneur Félix Éboué : cet épisode donne à la France Libre son premier territoire solide, des hommes, des ressources et une administration, avant l’échec cuisant de la tentative de ralliement de Dakar, où l’Afrique-Occidentale française reste fidèle à Vichy. Le film met également en scène la bataille de Bir Hakeim, où la 1ʳᵉ brigade française libre résiste aux forces de l’Axe, épisode fondateur de la légitimité militaire gaulliste, incarné notamment par le personnage du général Leclerc.
Une analyse publiée sur le site juridique Village de la Justice va plus loin dans cette lecture : elle souligne que les soldats africains, maghrébins et antillais engagés aux côtés de la France Libre n’y sont pas montrés comme un simple appoint périphérique au récit national, mais comme des acteurs à part entière de la survie matérielle de cette France Libre — tout en pointant la contradiction qui traverse le film en creux : une France qui réclame pour elle-même liberté et souveraineté grâce à l’engagement de populations auxquelles elle ne reconnaît pas encore pleinement les mêmes droits.
Cette lecture « anticolonialiste » du film, popularisée par plusieurs médias engagés, se heurte cependant à des limites que la critique de cinéma n’a pas manqué de relever. Le temps d’écran effectivement consacré aux troupes africaines reste jugé faible au regard de leur rôle réel dans la reconquête ; le personnage de Félix Éboué, pourtant capital dans les faits, n’apparaît que de façon marginale ; la bataille du Mont Cassin, où se sont illustrés les goumiers marocains, n’est pas montrée, pas plus que le serment de Koufra prêté par Leclerc et ses hommes. Le second volet aborde frontalement, dans une scène précédant le Débarquement, le racisme de certains soldats américains — mais attribue le retrait des tirailleurs sénégalais des divisions blindées aux seules directives de l’armée américaine, un raccourci que plusieurs critiques (notamment sur le site Critikat) jugent trop commode : il tend à exonérer la France Libre de sa propre responsabilité dans le « blanchiment » des troupes qui s’opère au tournant de 1944, tout en laissant de côté l’un des désaccords majeurs entre De Gaulle et Roosevelt, portant précisément sur l’avenir de l’Empire français que le premier entendait préserver.
Ce que le film raconte, et ce qu’il laisse dans l’ombre
Au bout du compte, le succès commercial de La Bataille de Gaulle tient moins à l’hagiographie qu’à un pari de mise en scène : raconter la naissance d’une légitimité politique à partir de ceux qui n’y croyaient pas encore — un général sans armée réfugié à Londres, un lycéen de 17 ans qui refuse de redresser un portrait de Pétain, un gouverneur colonial qui rallie un territoire entier à une cause encore incertaine. Le film choisit de montrer que cette légitimité ne s’est pas construite d’un bloc ni depuis un seul lieu, mais par une accumulation de gestes individuels et collectifs, en métropole comme dans l’Empire.
C’est aussi ce qui rend les critiques adressées au film significatives plutôt qu’anecdotiques : en choisissant de faire de l’Afrique un moteur essentiel du récit tout en lui laissant, dans les faits, un temps d’écran secondaire, La Bataille de Gaulle reproduit à l’échelle de sa propre narration la tension qu’il prétend documenter — celle d’une histoire de la liberté qui peine encore, quatre-vingts ans plus tard, à donner toute sa place à celles et ceux qui l’ont rendue possible.






