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« Si tu fuis la poussière de ton village, elle te rattrapera » : à Minvoul, une phrase qui vaut un programme économique

En marge de sa visite du chantier de la route transfrontalière Gabon-Cameroun, à Minvoul, le président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema a prononcé des mots qui dépassent largement les frontières du Woleu-Ntem : « L’argent qu’on achète les maisons avec en France, en Angleterre ou aux USA doit servir à construire dans nos villages. » Derrière la formule imagée, c’est toute l’économie politique de l’Afrique centrale qui est convoquée : la fuite des capitaux, la responsabilité des élites, et cette vieille question que les grands bâtisseurs du continent avaient déjà tranchée — pour qui travaille-t-on quand on gouverne ?


Minvoul, une nuit qui parle

Le décor n’est pas anodin. Les 9 et 10 juillet 2026, le chef de l’État gabonais a passé la nuit à Minvoul, commune frontalière du Woleu-Ntem — une première pour un président en exercice depuis l’indépendance du Gabon. Au programme : l’inspection de l’axe routier reliant le Gabon au Cameroun, infrastructure stratégique pour l’intégration sous-régionale et le désenclavement des zones frontalières, mais aussi le chantier du futur hôpital, la station-service, l’extension du lycée, le lancement d’un complexe agricole à Oyem.

C’est là, au milieu de la latérite et des engins de chantier, que le propos rapporté par le journaliste Raoul Bia a été tenu : « Si tu fuis la poussière dans ton village pour aller acheter les maisons chez les Blancs, un jour ça va te rattraper. » Et cette phrase, plus personnelle encore : « Je suis obligé de travailler et développer le Gabon, je ne veux pas aller en exil après mon mandat. »

On pourrait n’y voir qu’une saillie de meeting. Ce serait une erreur. Car ce que le président gabonais formule dans la langue du village, les économistes le chiffrent depuis des années dans la langue des rapports. Et les chiffres donnent le vertige.

Le poids économique d’une phrase

Chaque année, selon le rapport 2020 de la CNUCED sur le développement économique en Afrique, environ 88,6 milliards de dollars quittent illicitement le continent — soit 3,7 % de son PIB. Entre 2000 et 2015, la fuite illicite de capitaux a totalisé 836 milliards de dollars, un montant supérieur au stock de la dette extérieure africaine (770 milliards en 2018). Autrement dit, l’Afrique, que l’on présente volontiers comme éternelle débitrice, est en réalité créancière nette du reste du monde. Elle prête aux riches ce qu’elle refuse à ses propres villages.

L’ordre de grandeur est cruel : ces sorties illicites équivalent à peu près au cumul de l’aide publique au développement et des investissements directs étrangers que le continent reçoit chaque année. Ce que la main gauche mendie, la main droite l’exporte. Et pendant que ces capitaux dorment dans l’immobilier londonien ou parisien, l’Afrique cherche environ 200 milliards de dollars par an pour financer ses Objectifs de développement durable — un déficit que la seule rétention de ces flux comblerait presque de moitié.

Pour la zone CEMAC, la question n’est pas théorique. Chaque franc CFA qui s’évade est un franc qui ne se dépose pas dans une banque de Libreville, de Douala ou de Brazzaville, qui ne finance pas une PME, qui ne s’investit pas sur le marché financier régional, qui ne consolide pas les réserves de change dont la BEAC surveille l’érosion. L’épargne qui fuit, c’est du crédit qui manque, des taux qui montent, des routes qui attendent. La route Gabon-Cameroun que le président inspectait ce jour-là coûte précisément ce que quelques villas de trop, achetées sous des cieux étrangers, auraient pu payer.

Le miroir judiciaire : quand la poussière rattrape

« Un jour ça va te rattraper », dit le président. L’actualité judiciaire lui donne raison, et de manière presque littérale.

En juillet 2021, la Cour de cassation française a définitivement condamné Teodorin Obiang, vice-président de la Guinée équatoriale, à trois ans de prison avec sursis, 30 millions d’euros d’amende et la confiscation de l’ensemble de ses biens en France — hôtel particulier de l’avenue Foch, voitures de luxe, œuvres d’art — pour une valeur estimée à 150 millions d’euros. C’était la première fois qu’un haut dirigeant étranger était définitivement condamné en France dans une affaire dite de « biens mal acquis ».

Le Gabon lui-même connaît intimement ce miroir. Entre mars et juillet 2022, neuf enfants du président Omar Bongo Ondimba ont été mis en examen en France, soupçonnés d’avoir sciemment bénéficié d’un patrimoine immobilier évalué à au moins 85 millions d’euros, que la justice française estime frauduleusement constitué. Une grande banque française a également été mise en examen dans ce dossier. Pendant ce temps, le pays dont ces fortunes étaient issues — l’un des plus riches d’Afrique par habitant grâce à son pétrole — pointait au 112e rang mondial de l’indice de développement humain.

L’ironie de l’histoire est complète : la France a désormais inscrit dans son budget des crédits destinés à restituer aux populations spoliées les avoirs saisis. Les palais achetés pour fuir la poussière finiront, peut-être, par payer le goudron des villages. Mais quel détour, quel gâchis, quelle humiliation — quand il eût suffi de construire chez soi dès le départ.

Ces hommes qui ont choisi la poussière

Le propos de Minvoul n’invente rien. Il renoue avec une lignée : celle des dirigeants africains qui ont compris qu’un chef ne s’enrichit pas de son peuple, il s’enrichit de ce qu’il lui laisse.

Thomas Sankara en reste la figure la plus pure. Le capitaine burkinabè avait rebaptisé la Haute-Volta « Burkina Faso » — le pays des hommes intègres — et vécu à hauteur de ce nom : salaire présidentiel plafonné à 450 dollars par mois, flotte de Mercedes ministérielles vendue et remplacée par de modestes Renault 5, dix millions d’arbres plantés contre le désert. À sa mort, en 1987, son patrimoine tenait dans une phrase : une voiture, quatre vélos, trois guitares, un réfrigérateur et un congélateur en panne. On peut discuter ses choix économiques ; on ne peut pas discuter ses mains. Elles étaient propres.

Julius Nyerere, le « Mwalimu » tanzanien, avait fait voter dès 1967 un code du leadership interdisant aux dirigeants les affaires privées et le cumul des revenus. En 1985, après avoir quitté volontairement le pouvoir — fait rarissime à l’époque —, il n’est parti ni à Londres ni à Genève : il est rentré à Butiama, son village natal, cultiver ses champs de ses propres mains. L’État ne l’avait pas enrichi ; c’était précisément le point. Jusqu’à sa mort, les dignitaires du monde entier venaient le consulter au milieu de ses paysans.

Seretse Khama, au Botswana, offre la démonstration économique. Héritier du trône tswana, il renonça à sa couronne pour devenir le premier président élu d’un des pays les plus pauvres du monde en 1966. Quand les diamants furent découverts un an plus tard, il fit l’inverse de tant d’autres : les revenus furent investis dans la santé et l’éducation, la corruption combattue sans relâche, la rente partagée via une coentreprise entre l’État et l’exploitant. Résultat : le Botswana est devenu un pays à revenu intermédiaire, régulièrement classé parmi les moins corrompus du continent, avec des transitions politiques si apaisées que l’un de ses présidents, Festus Mogae, reçut en 2008 le prix Mo Ibrahim de la bonne gouvernance — cette récompense créée précisément pour honorer les chefs d’État africains qui développent leur pays et partent quand il faut partir.

Et il y a Nelson Mandela, bien sûr, qui après vingt-sept ans de prison n’exerça qu’un seul mandat avant de se retirer, prouvant que la grandeur d’un chef se mesure aussi à la manière dont il quitte la scène. Aucun de ces hommes n’a eu besoin d’exil. Tous pouvaient, comme le dit Oligui Nguema, « se balader » parmi leurs populations sans craindre les pierres. Certains reposent aujourd’hui dans la terre de leur village, entourés d’une vénération que nul coffre-fort suisse n’achètera jamais.

L’exil, l’autre bilan

Face à cette lignée, l’autre. Mobutu Sese Seko, dont la fortune fut un temps comparée à la dette de son pays, est mort en 1997 à Rabat, loin d’un Zaïre en ruine. Blaise Compaoré, tombeur de Sankara, vit en exil en Côte d’Ivoire depuis que la rue burkinabè l’a chassé en 2014. Ben Ali s’est éteint à Djeddah ; Amin Dada aussi. La liste est longue de ces hommes qui avaient tout pris et qui ont fini avec rien d’essentiel : ni terre, ni tombe honorée, ni nom que les enfants prononcent avec fierté.

« Ceux qui vont vivre en exil, c’est parce qu’ils savent qu’ils n’ont rien fait pour leurs populations », dit le président gabonais. C’est peut-être la définition la plus simple jamais donnée de la reddition de comptes : l’exil n’est pas un accident de l’histoire, c’est un verdict. Le verdict d’un mandat.

La CEMAC au défi de son épargne

Pour la sous-région, le propos de Minvoul a valeur d’appel. La CEMAC souffre moins d’un manque de richesses que d’une hémorragie de richesses. Pétrole, bois, manganèse, cacao : les ressources existent. Ce qui manque, c’est le circuit fermé — celui où la rente extraite à Port-Gentil ou à Kribi se transforme en hôpital à Minvoul, en université à Sangmélima, en usine à Ouesso, plutôt qu’en pierre de taille dans le 16e arrondissement.

La route transfrontalière Gabon-Cameroun que visitait le chef de l’État est le symbole exact de ce que l’argent retenu peut faire : relier deux économies, fluidifier le commerce, donner aux villages frontaliers autre chose à espérer que l’attente. L’intégration régionale ne se décrète pas dans les sommets ; elle se coule dans le bitume, et le bitume se paie avec l’épargne qui reste.

L’épreuve des faits

Il faut le dire sans détour, car la complaisance serait la pire manière d’honorer ce discours : les mots engagent celui qui les prononce. Le président gabonais a déjà averti, en Conseil des ministres, que « la main de l’État ne tremblera pas » face aux détourneurs de fonds publics. La sous-région, elle, jugera sur pièces : sur la transparence des marchés publics, sur la déclaration des patrimoines, sur l’indépendance des juges, sur les kilomètres de route effectivement livrés — et sur l’exemplarité, sans exception ni exemption, de ceux qui gouvernent.

Car c’est là que le propos de Minvoul devient exigence collective : il ne s’adresse pas qu’aux présidents. Il parle au ministre qui arbitre un marché, au fonctionnaire qui signe un bon, au chef d’entreprise qui facture, au fils de la diaspora qui hésite entre un studio à Créteil et une parcelle à Bitam. La poussière du village n’est pas une malédiction à fuir. Elle est la matière première de tout ce qui reste à bâtir — et la seule terre au monde où nos noms ont une chance de durer plus longtemps que nous.

Sankara l’avait dit à sa manière, Nyerere l’avait vécu jusqu’au bout, Khama l’avait chiffré : on ne développe pas un pays qu’on ne regarde pas en face. À Minvoul, sous la poussière d’un chantier, cette vieille vérité africaine a retrouvé une voix. Reste maintenant à lui donner, partout dans la CEMAC, des mains.