Du jeune homme de Bitam qu’une mère soignante destinait aux blouses blanches au réalisateur consacré coup sur coup à Paris et Abidjan, Melchy Obiang trace une trajectoire singulière. Au-delà des trophées, c’est une vision économique et fédératrice du septième art gabonais qu’il incarne aujourd’hui. Portrait d’un homme qui mise sur le collectif là où ses pairs jouent souvent solo.
Ils étaient onze à embarquer pour Paris en décembre dernier. Onze, là où n’importe quel réalisateur africain se serait contenté de voyager seul, ses notes de remerciement glissées dans la poche intérieure. À sa descente d’avion, Melchy Obiang accompagnait une délégation de dix acteurs — quitte à grever son budget, quitte à alourdir la logistique. « C’était l’unité… Ensemble, nous irons plus loin », confiera-t-il après la double consécration. La phrase, en apparence convenue, est en réalité la matrice silencieuse de toute son œuvre. Et peut-être la clé d’un cinéma gabonais qui, longtemps en perte de vitesse, redresse aujourd’hui la tête.
À la 7ᵉ édition du festival L’Afrique fait son cinéma, son long-métrage « Le Cœur des hommes » — production des Studios Montparnasse, scénario signé John Franck Ondo et Madame Dolores — a raflé l’Ubuntu d’argent du meilleur long-métrage africain et le Grand Prix du Public, face à plus de 65 films en lice venus de trente et deux pays. Cinquième trophée international du réalisateur, qu’une cérémonie d’excellence à Abidjan en janvier 2026 a couronné une nouvelle fois, sacrant Le Cœur des hommes meilleur long-métrage africain 2025. La trajectoire l’a finalement conduit, le 6 mars dernier, jusqu’au palais du bord de mer où le président Brice Clotaire Oligui Nguema l’a reçu en audience, en présence des ministres de la Communication et de la Culture. Une reconnaissance institutionnelle qui dit, en filigrane, que le secteur culturel est désormais perçu comme un levier stratégique de diversification économique au Gabon.

D’un destin de soignant à la lumière des plateaux
Tout, pourtant, semblait avoir été décidé pour lui. Né le 18 juin 1974 à Bitam, dans le Woleu-Ntem, Melchissedec Obiang Zue — son nom d’état civil — devait suivre les traces d’une mère investie dans le secteur de la santé. La santé fut sa première école professionnelle ; le cinéma, sa vocation contrariée. La passion finit par l’emporter sur l’obligation filiale, et le jeune homme rejoint l’atelier de feu André Oton, figure tutélaire du paysage audiovisuel gabonais. C’est là qu’il croise Marcel Sandja et Thierry Mawelé, et qu’il fait ses gammes en réalisant des clips vidéo. Lorsque TV+ voit le jour en 1998, il intègre l’équipe des premiers réalisateurs maison. La série Kongossa, lancée en 2003 et déclinée jusqu’en 2009, lui apporte une notoriété grand public. « C’est en intégrant ce média que je me suis amélioré et perfectionné dans la réalisation, par la prise d’image, le montage », confiait-il à Focus Groupe Media.
L’aventure salariée trouve vite ses limites. Faute de moyens à la hauteur de ses ambitions, le réalisateur quitte TV+ pour fonder sa propre structure : les Studios Montparnasse. Aux longs-métrages L’Amour du diable (2011), Un mariage à 5(2013), La puissance de la foi (2014), La colère des ancêtres (2014), Le Secret des Vierges (2018) et Le Silence des femmes (2021) — qui surpassera, en plein Covid, le blockbuster Shang Chi dans les salles gabonaises — s’ajouteront les rendez-vous internationaux : Le Cœur des femmes, sorti en 2012, décrochera neuf ans plus tard le Grand prix spécial du jury au Festival international du film africain de Paris (FIFAP) en septembre 2021. Tenace, le bonhomme.
Une œuvre, un engagement : la condition féminine en ligne de mire
Il faut prendre la mesure du fil rouge qui traverse cette filmographie : la femme. Le Cœur des femmes, Le Silence des femmes, Martha la 7ᵉ épouse… Melchy Obiang ne lâche pas le sujet. Veuvage, dépossession, violences conjugales, complicité tacite de l’entourage : ses écrans deviennent miroir d’une société qu’il refuse de regarder ailleurs. « Beaucoup de femmes sont encore victimes de violences de tous genres », expliquait-il à propos de Martha la 7ᵉ épouse. Le Cœur des hommes, son dernier opus, retourne le regard et interroge l’infidélité et la justice — comme si le cinéaste, après avoir filmé celles qui subissent, voulait scruter à présent ceux qui causent.
À côté des thématiques sociétales, il a aussi posé sa caméra là où peu osaient s’aventurer. En 2017, les Studios Montparnasse signent un court-métrage de sensibilisation à la déficience mentale au centre de rééducation Sanando, dont 80 % du casting est recruté parmi les pensionnaires eux-mêmes. « Ces enfants sont particulièrement sensibles, ils ont besoin d’amour. Plus ils se sentent aimés, soutenus, suivis, plus ils développent des facultés qu’on ne soupçonnait pas en eux », déclarait alors le directeur des Studios. Pour Melchy Obiang, le cinéma n’est pas un divertissement décoratif : c’est un outil de transmission, de sensibilisation, de construction identitaire — les mots qu’il a lui-même employés devant le chef de l’État.
Un entrepreneur des industries culturelles
Voilà pour le militant. Reste l’entrepreneur — celui que la rubrique économique ne saurait passer sous silence. En juin 2021, parallèlement à la sortie du Silence des femmes, Melchy Obiang lance Montparnasse TV, plateforme de streaming dédiée aux productions de ses studios et ouverte à d’autres maisons de production gabonaises ainsi qu’à la musique. L’application est une réponse pragmatique à la question lancinante de la distribution du cinéma africain — talon d’Achille structurel d’une filière où produire est désormais possible, mais où être vu reste un combat.
Le réalisateur l’a rappelé devant Oligui Nguema : la filière cinématographique recèle un gisement d’emplois pour la jeunesse gabonaise, dans la production, la réalisation, les métiers techniques et la distribution. Lecture stratégique qui rejoint les priorités gouvernementales en matière de diversification économique, de cohésion sociale et de soft power. À l’échelle de la sous-région CEMAC, où la dépendance aux hydrocarbures pèse sur les comptes publics, les industries culturelles et créatives commencent à apparaître pour ce qu’elles sont : un gisement de valeur ajoutée à fort potentiel d’emploi, et un vecteur d’influence internationale dont peu de pays de la zone se sont jusqu’ici saisis avec méthode. Nommé en février 2018 Conseiller chargé de la promotion des industries culturelles et de la cinématographie auprès du ministre Alain-Claude Bilie-By-Nze, Melchy Obiang a, de fait, été l’un des premiers cinéastes gabonais à porter ce plaidoyer dans les arcanes de l’État.
Le rêve : un cinéma gabonais qui marche d’un seul pas
Si Melchy Obiang devait être ramené à une formule, ce serait probablement celle qu’il a livrée à ses abonnés sur les réseaux : son « rêve gabonais », c’est que les cinéastes du pays « puissent travailler main dans la main, car la synergie leur permettrait d’atteindre tous les objectifs ». Phrase candide ? Peut-être. Mais ses actes lui donnent une consistance que peu de discours d’unité possèdent. Les ateliers donnés à l’École de Théâtre Les Zar’tistes à Port-Gentil. La délégation parisienne — masterclass, sessions de formation, rencontres avec des producteurs internationaux organisées pour son équipe en marge du festival. Le portage collectif de la marque « Studios Montparnasse » plutôt que la promotion exclusive d’un nom propre. Le choix répété, depuis vingt ans, de faire éclore d’autres talents plutôt que de tenir la lumière à lui seul.
Devant lui, plusieurs horizons s’ouvrent. Le Cœur des hommes a été sélectionné en compétition officielle d’un festival international au Togo, prévu en avril, sur invitation du ministère togolais du Tourisme, des Arts et de la Culture. La conquête continentale est en marche. Reste à transformer l’essai : faire qu’un trophée parisien devienne demain un véritable écosystème industriel — studios, écoles, plateformes, financements, distribution — capable de retenir au Gabon les talents qu’il révèle.
À 51 ans, le « Spielberg gabonais » a déjà signé une douzaine de longs-métrages et accumulé cinq prix internationaux. Mais ce qui se joue désormais dépasse sa seule filmographie. Si Melchy Obiang réussit son pari, ce ne sera pas seulement parce qu’il aura fait de beaux films. Ce sera parce qu’il aura prouvé qu’un cinéaste gabonais, en ralliant les siens plutôt qu’en les distançant, peut transformer une passion en industrie. Et faire du drapeau vert-jaune-bleu autre chose qu’un slogan : une signature artistique reconnue à Paris, à Abidjan, à Lomé — et bien au-delà.






