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22 Septembre 2020 : Le cri étouffé de Jacques Kamgaing et des « prisonniers d’opinion 

Quatre mois après les marches pacifiques lancées par le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), les récits des acteurs de terrain continuent de hanter la mémoire collective. Jacques Kamgaing, militant de la première heure, livre un témoignage glaçant sur la répression subie avec ses camarades.

Par Sandrine Mollaret

L’ENTRETIEN : « Nous avons découvert l’enfer au nom de la liberté »

Question : Monsieur Kamgaing, vous étiez sur le terrain ce 22 septembre 2020. Racontez-nous le moment où tout a basculé.

Jacques Kamgaing : Tout a basculé en un éclair. Nous étions un groupe soudé. J’étais avec mes frères d’armes, Alain NguefackJean Kongby et plusieurs autres dont le seul tort était de vouloir un Cameroun meilleur. Nous marchions pacifiquement, mains levées. Soudain, le cordon sécuritaire a chargé. Ce n’était pas une interpellation, c’était une chasse à l’homme. Nous avons été jetés dans des camions comme du bétail. C’est là que le calvaire a réellement commencé.

Question : Vous parlez de sévices et d’exactions lors de votre détention. Qu’avez-vous subi exactement ?

J.K : Ce que nous avons vécu dans les centres de détention provisoire dépasse l’entendement. On nous a déshumanisés dès l’arrivée. Avec Alain Nguefack et Jean Kongby, nous avons été soumis à ce qu’ils appellent « l’accueil ». On nous forçait à rester dans des positions humiliantes pendant des heures sous un soleil de plomb.

Les coups de matraque tombaient sans raison, sur les plantes des pieds, sur le dos. Jean Kongby a été particulièrement visé ; ils essayaient de briser son moral en lui répétant que personne ne viendrait nous sauver. On nous privait d’eau, et les séances d’interrogatoires musclés se faisaient en pleine nuit pour nous épuiser physiquement et mentalement.

Question : Comment vos camarades proches ont-ils tenu le coup face à ces violences ?

J.K : La solidarité a été notre seul rempart. Je me souviens d’Alain Nguefack, malgré ses propres douleurs et les ecchymoses qui couvraient son corps, il trouvait la force de murmurer des paroles d’encouragement aux plus jeunes d’entre nous. On partageait les rares morceaux de pain de manière millimétrée.

Le plus dur, c’était d’entendre les cris des autres camarades dans les cellules voisines sans pouvoir intervenir. Ces sévices n’étaient pas seulement physiques, ils étaient psychologiques. Ils voulaient nous faire signer des dépositions mensongères, nous forcer à renier notre engagement. Mais plus ils frappaient, plus notre conviction de mener un combat juste se renforçait.

Question : Quel message portez-vous aujourd’hui pour ceux qui sont encore derrière les barreaux ?

J.K : Je pense à chaque instant à ceux qui n’ont pas encore retrouvé la liberté. Mon témoignage est un cri pour eux. On peut briser des côtes, on peut humilier un homme par la torture, mais on ne peut pas assassiner l’espoir d’un peuple. Le sacrifice d’Alain, de Jean et de tous les autres ne doit pas être oublié. La communauté internationale doit savoir ce qui se passe derrière les murs des prisons camerounaises.

Une justice militaire sous le feu des critiques

Le récit de M. Kamgaing rejoint celui de nombreuses organisations de défense des droits de l’homme. Le transfert de civils devant des tribunaux militaires après avoir subi de tels sévices constitue une violation flagrante des traités internationaux ratifiés par le Cameroun.

Pour les familles d’Alain NguefackJean Kongby et de leurs compagnons, l’attente est interminable. Si Jacques Kamgaing peut aujourd’hui témoigner, il reste la voix de ceux que le silence des cellules tente d’étouffer.

« On jugeait une appartenance politique par la douleur physique », conclut Jacques Kamgaing. Un chapitre sombre qui reste ouvert tant que la lumière n’aura pas été faite sur les responsabilités de ces exactions.

Les chiffres de la répression

  • Villes impactées : Douala, Yaoundé, Bafoussam, Nkongsamba.
  • Conditions signalées : Tortures physiques, privation de soins, cellules de 2m² pour plusieurs détenus.
  • Statut juridique : De nombreux militants sont toujours en attente de révision de leur procès ou purgent des peines allant jusqu’à 7 ans.