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Les devises qui ne rentrent pas

La BEAC durcit l’obligation de rapatrier les recettes du secteur extractif : 50 % en 2027, 70 % en 2028. Derrière la réglementation, un vieux bras de fer entre une banque centrale qui manque de devises et des compagnies qui préfèrent garder leur argent dehors.

Le pétrole, le manganèse et le bois de la CEMAC se vendent en dollars. Une bonne partie de ces dollars ne revient jamais dans la zone. Ils restent sur des comptes à l’étranger, pendant que la BEAC voit fondre les réserves qui garantissent la monnaie commune. Le 23 avril 2026, le gouverneur Yvon Sana Bangui a signé une instruction qui veut changer cet équilibre.

Ce que dit la nouvelle règle

L’instruction n° 001/GR/2026 relève progressivement le taux de rapatriement des recettes d’exportation des entreprises extractives. Il est aujourd’hui de 35 %. Il passera à 50 % au 1er janvier 2027, puis à 70 % au 1er janvier 2028. Ce dernier seuil n’a rien d’une invention : c’est déjà le taux imposé aux autres exportateurs de la zone. Autrement dit, les compagnies extractives bénéficiaient jusqu’ici d’un régime de faveur.

Une exception demeure. Les sommes destinées aux fonds de réhabilitation des sites en fin d’exploitation, les fonds RES, restent hors du champ du rapatriement. Le 12 mai, une circulaire a par ailleurs imposé une déclaration mensuelle, le formulaire DFX7000. La BEAC veut désormais voir passer les flux, pas seulement les exiger.

Pourquoi maintenant

Les chiffres de la BEAC expliquent l’urgence. En 2025, les réserves de change ont reculé de 13,2 %, à 6 332,4 milliards de FCFA. Le taux de couverture extérieure de la monnaie est tombé à 64,9 %, contre 74,9 % un an plus tôt. Pour 2026, la couverture des importations est projetée à 4,52 mois, en dessous du seuil de confort de 5 mois retenu par le FMI.

Une banque centrale qui défend une parité fixe ne peut pas regarder ses réserves fondre pendant que les principales recettes d’exportation dorment ailleurs.

Un bras de fer qui dure depuis 2018

La réglementation des changes de la CEMAC a été refondue fin 2018. Son application aux compagnies extractives a déjà été repoussée à janvier 2022 face à la résistance du secteur. La BEAC avait alors accepté des compromis : comptes autorisés à l’intérieur et à l’extérieur de la zone, exemption des sociétés en phase d’exploration.

Les compagnies ont des arguments réels. Leurs projets se financent en dollars, auprès de banques internationales qui exigent des comptes de séquestre hors de la zone. Elles importent l’essentiel de leurs équipements. Et elles doutent de la capacité des banques locales à gérer des montants de cette taille. L’argument de la BEAC est tout aussi simple : un secteur qui pèse autant dans les exportations ne peut pas rester en marge de la discipline monétaire commune.

Combien d’argent est en jeu ?

C’est la question que ni la BEAC ni les compagnies ne tranchent publiquement. Business in Cameroon a évoqué un stock de l’ordre de 6 000 milliards de FCFA encore hors d’atteinte. C’est un ordre de grandeur, à manier avec prudence tant que la méthode de calcul n’est pas connue. S’il se confirme, il équivaut à peu près au niveau total des réserves de la zone.

Ce qu’il faut surveiller

Trois points décideront de l’efficacité de la mesure.

  • Le contrôle réel des flux. La déclaration mensuelle ne vaut que si la BEAC a les moyens de la croiser avec les données douanières et fiscales.
  • Les dérogations. Les fonds RES sont légitimes, car ils garantissent la dépollution des sites. Mais une exemption mal encadrée peut devenir une porte de sortie.
  • La capacité des banques locales. Rapatrier des devises suppose que les banques de la zone puissent les accueillir et les convertir sans délais qui pénalisent les entreprises.

La mesure est justifiée. Son succès dépendra moins du texte que de la manière dont il sera appliqué, et de la volonté politique des six États face à des entreprises qui pèsent lourd dans leurs budgets.