Annoncé au Caire fin 2023, relancé à Alger, « lancé » à Kigali, puis doté d’une gérance en juillet 2026 : le fonds panafricain de cinéma d’Afreximbank affiche un objectif d’un milliard de dollars. Derrière ce chiffre, la réalité est plus fragile : un capital encore à lever, un gérant sans expérience publique de la gestion de fonds, un marché dont les recettes en salles se comptent en millions, et une banque dont la signature a été contestée.
Le 8 juillet 2026, depuis Le Caire, Afreximbank a annoncé la nomination de One Street Studios comme co-gérant (co-general partner) du Pan-African Film Fund. L’annonce passe par FEDA, le Fonds pour le développement des exportations en Afrique, sa filiale d’investissement d’impact. Une partie de la presse spécialisée américaine a présenté l’événement comme le lancement officiel d’un fonds d’un milliard de dollars.
Le communiqué de la banque est plus prudent. Il parle d’un fonds qui vise à mobiliser « jusqu’à » un milliard de dollars. La nuance est décisive. En capital-investissement, un fonds n’existe financièrement qu’à partir de son premier closing, lorsque des investisseurs signent des engagements fermes. Or aucune des communications publiées depuis 2025 ne précise le montant déjà souscrit, l’identité des souscripteurs ou la part qu’apportera FEDA elle-même.
Sur le papier, le périmètre est large. Le fonds doit investir dans la production, les studios, la post-production, la distribution, les plateformes de streaming et les salles. Il utilisera un mélange de fonds propres, de quasi-fonds propres et de financements structurés, et donnera la priorité aux projets tournés vers l’export. Le président d’Afreximbank, George Elombi, y voit un moyen de « produire ce que nous consommons et consommer ce que nous produisons ».

Une promesse en quatre actes
L’histoire commence plus tôt qu’on ne le croit. En novembre 2023, au sommet CANEX organisé au Caire en marge de la Foire commerciale intra-africaine, Kanayo Awani, vice-présidente exécutive d’Afreximbank, annonçait déjà un fonds cinéma d’un milliard de dollars, promis pour 2024. Elle affirmait alors que le premier film financé par la banque venait d’être présenté au festival de Toronto. Plusieurs productions nigérianes, sud-africaines et kényanes devaient, selon elle, arriver sur les plateformes en 2024.
En octobre 2024, à Alger, la banque a annoncé son intention de créer, via FEDA, un fonds de private equity dédié au cinéma. Dans le même temps, elle doublait à nouveau son guichet de financement des industries créatives, porté à deux milliards de dollars sur trois ans. Ce guichet avait déjà été porté de 500 millions de dollars en 2020 à un milliard en 2022.
Le 7 mai 2025, à Kigali, l’« Africa Film Fund » était officiellement lancé, toujours avec la formule « jusqu’à un milliard ». Le lancement s’est fait sous parrainage hollywoodien : l’actrice Viola Davis et l’acteur Boris Kodjoe saluaient l’initiative.
Quatorze mois plus tard, le fonds, rebaptisé entre-temps, trouve enfin son gérant. La gouvernance a changé dans l’intervalle. Benedict Oramah présidait la banque lors du lancement de Kigali, et Marlene Ngoyi dirigeait FEDA. En juillet 2026, ce sont George Elombi et le nouveau directeur général de FEDA, Emmanuel Assiak, qui signent l’annonce.
Pour mesurer l’ambition, il faut la rapporter à la taille de FEDA. En 2022, la filiale annonçait un premier closing de 670 millions de dollars répartis entre quatre stratégies d’investissement, avec l’objectif d’atteindre 1,3 milliard en 2024. En mai 2025, elle revendiquait un peu plus de 590 millions de dollars investis, tous secteurs confondus. S’il atteignait sa cible, le fonds cinéma pèserait donc plus lourd que l’ensemble du premier closing de sa maison mère. Il ne peut se concevoir qu’avec des capitaux extérieurs, qu’il reste à convaincre.
Un gérant choisi pour son carnet d’adresses
One Street Studios se présente comme un studio « entièrement financé ». Il finance, développe et produit des contenus, en réunissant sous un même toit financement de projets, édition et adaptation à l’écran. À sa tête, Lavaille Lavette, désormais directrice générale du fonds, a cofondé JVL Media avec Viola Davis et son mari Julius Tennon. Son parcours est d’abord celui d’une éditrice et autrice à succès et d’une entrepreneure sociale. Elle a notamment cofondé une station-service associée à un programme d’alphabétisation.
Marie Lora-Mungai, consultante spécialisée dans les industries créatives africaines, dit avoir participé, aux côtés de PwC Nigeria, à la conception de la structure initiale du fonds. Dans sa lettre professionnelle Hustle & Flow, elle ne ménage pas le choix du gérant. Ni Lavaille Lavette ni One Street Studios n’ont, écrit-elle, d’expérience publique en financement de films ou en gestion de fonds. Les productions de Viola Davis, dont The Woman King, passent d’ailleurs par une autre société, JuVee Productions. Selon elle, Afreximbank a moins misé sur une expertise de gérant que sur l’accès aux réseaux de la diaspora et aux capitaux du « Black Hollywood », indispensables pour que les films voyagent. Elle attribue la lenteur de la mise en route à la difficulté de trouver assez de films « bancables » dans un marché de la distribution très resserré, et non à un manque d’engagement de la banque.
Un détail de son analyse mérite l’attention : elle qualifie le véhicule de fonds de dette, dont « l’argent doit revenir ». La communication officielle parle d’un mélange de fonds propres, de quasi-fonds propres et de financements structurés. L’annonce d’Alger, elle, évoquait du private equity. Pour un producteur, la différence n’a rien de théorique. Un prêt se rembourse quel que soit le succès du film, alors qu’une prise de participation partage le risque avec lui.
Reste une question de gouvernance que les communiqués n’abordent pas. One Street Studios est à la fois co-gérant du fonds et société de production. Quelles règles encadreront l’investissement du fonds dans des projets développés ou produits par son propre gérant ? La politique de conflits d’intérêts, standard dans tout fonds institutionnel, n’a pas été rendue publique à ce jour.

Un marché qui se compte encore en millions
Le Nigeria, vitrine naturelle de ce pari, illustre le décalage. Selon le Box Office Yearbook publié par FilmOne Entertainment, les recettes en salles de l’Afrique de l’Ouest anglophone (Nigeria, Ghana, Liberia) ont atteint en 2025 le record de 15,6 milliards de nairas, soit environ 10,4 millions de dollars. C’est une hausse de près de 35 % sur un an. Pour la première fois, Nollywood y a dépassé Hollywood, avec 49,4 % des recettes contre 48,8 %. Le symbole est fort, mais l’échelle reste modeste : le milliard visé par le fonds représente près de cent fois ces recettes annuelles.
Derrière le record apparaissent des fragilités. Le marché a enregistré 2,79 millions d’entrées dans 122 cinémas. Quatre films ont concentré environ 40 % des recettes de Nollywood, et Lagos représente à elle seule plus de la moitié du box-office. Surtout, les recettes ont triplé depuis 2021 sans que la fréquentation suive. La croissance est tirée par le prix du billet, dans une économie où le naira a perdu plus de 70 % de sa valeur face au dollar depuis 2019.
À l’échelle du continent, les chiffres que reprend Afreximbank proviennent d’un rapport de l’UNESCO publié en 2021. Ce rapport estimait le secteur à 5 millions d’emplois et 5 milliards de dollars de contribution au PIB. Il évaluait son potentiel à plus de 20 millions d’emplois et 20 milliards de dollars. C’est un potentiel, conditionné à la levée des obstacles, et non une trajectoire. La banque présente d’ailleurs ces 5 milliards comme des « revenus annuels », alors que l’UNESCO parlait de contribution au PIB : les deux notions ne se confondent pas.
Le même rapport relevait un écran de cinéma pour 787 402 habitants, ce qui fait de l’Afrique le continent le moins bien équipé du monde. La piraterie y absorbe entre la moitié et plus des trois quarts des revenus du secteur. Seuls 19 pays sur 54 apportent un soutien financier à leurs cinéastes. Lors du lancement de Kigali, la banque elle-même évoquait moins de 2 000 écrans sur tout le continent.
Des débouchés qui se rétrécissent
Un fonds qui doit être remboursé a besoin de débouchés solvables. En donnant la priorité à l’export, il compte sur des acheteurs internationaux. Or le paysage s’est retourné depuis la conception du fonds.
Début 2024, Prime Video a cessé de commander des productions originales en Afrique subsaharienne. Netflix a ensuite fait savoir qu’il ne commanderait plus de films nigérians, tout en continuant d’acheter des licences. En mars 2026, Canal+, devenu propriétaire de MultiChoice, a annoncé la fermeture de Showmax, effective le 30 avril. La plateforme avait accumulé 4,9 milliards de rands de pertes d’exploitation sur l’exercice clos en mars 2025. Le groupe français revient désormais aux fondamentaux de la télévision payante et commande des téléfilms à budget maîtrisé, comme la série de dix films confiée au label Flying Whale d’Anakle Films.
La porte n’est pas fermée pour autant. Le sud-africain Heart of the Hunter est devenu le premier film africain à prendre la tête du classement mondial de Netflix. Le nigérian Everybody Loves Jenifa est sorti en salles dans plus de trente pays. Mais ces succès restent des exceptions : le marché mondial récompense quelques titres, pas un volume de production.
Une signature bancaire sous surveillance
Le fonds voit aussi le jour à un moment délicat pour son promoteur. En juin 2025, l’agence Fitch a abaissé la note d’Afreximbank à BBB-, dernier échelon de la catégorie investissement. Elle estimait son taux de prêts non performants à 7,1 %, contre 2,44 % selon les chiffres de la banque. En janvier 2026, Fitch l’a fait passer en catégorie spéculative (BB+), puis a retiré sa notation. En cause : l’accord conclu fin 2025 sur un prêt de 750 millions de dollars au Ghana. L’agence y a vu la preuve que la banque n’avait pas bénéficié de son statut de créancier privilégié.
Afreximbank a rompu avec Fitch. Le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs de l’Union africaine a dénoncé une classification erronée des créances. La banque conserve des notes de catégorie investissement chez Moody’s (Baa2) et S&P (BBB+). Fin 2025, elle affichait plus de 48,5 milliards de dollars d’actifs et d’engagements, pour 8,4 milliards de fonds propres.
Le lien avec le cinéma est indirect, mais réel. Une analyste du cabinet Pangea-Risk prévenait qu’un financement plus coûteux pourrait conduire la banque à répercuter la hausse sur ses emprunteurs ou à réduire ses nouveaux engagements. Et convaincre des investisseurs privés de s’engager sur un actif aussi risqué que le film, aux côtés d’un promoteur dont le statut de créancier privilégié est contesté, n’a rien d’un exercice facile.
Pour qui, ce milliard ?
Reste la question que se posent les producteurs. Le site nigérian YNaija la formule crûment : la logique du private equity vise des groupes de production établis et des réseaux de distribution, pas le réalisateur qui n’a qu’un scénario en main. Autre fonds de référence sur le continent, Next Narrative Africa, doté de 40 millions de dollars, exige des budgets compris entre un et cinq millions de dollars. C’est très au-delà du coût d’un film indépendant nigérian.
En décembre 2025, un éditorial du quotidien BusinessDay relayait les plaintes entendues au festival AFRIFF de Lagos. Pour beaucoup de créateurs, l’argent existe « davantage dans les communiqués que dans les budgets de production ». Les dispositifs publics nigérians montrent les mêmes lenteurs. Le Creative Fund de 5 milliards de nairas, logé chez Providus Bank, n’avait décaissé en mai 2024 que 1,5 milliard, au profit de quatre producteurs.
Et l’Afrique francophone ? Afreximbank dispose bien d’un bureau régional au Cameroun. Mais le fonds a un gérant américain et regarde vers la diaspora anglophone. Sa capacité à attirer des projets d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Ouest francophone reste donc une question ouverte. L’économie du cinéma y repose souvent sur d’autres guichets : coproductions européennes, fonds publics, chaînes de télévision.
Ce qu’il faudra surveiller
Le fonds peut réussir. Couvrir toute la chaîne de valeur, de la post-production aux salles, répond à de vrais goulots d’étranglement. Et le pari d’un pont avec la diaspora a une logique économique.
Mais un milliard annoncé n’est pas un milliard investi. Plusieurs indicateurs diront si la promesse devient une industrie. Le premier est le montant du premier closing et l’identité des souscripteurs, puis la part engagée par FEDA elle-même. Viennent ensuite la taille des financements accordés et les critères d’éligibilité, la politique encadrant les conflits d’intérêts du co-gérant, et enfin les premiers investissements, avec leurs montants. Tant que ces chiffres restent dans l’ombre, le milliard demeure ce qu’il est depuis près de trois ans : un objectif.
Repères
- Jusqu’à 1 milliard de dollars : objectif de levée du Pan-African Film Fund, et non capital disponible.
- 670 millions de dollars : premier closing de FEDA en 2022, toutes stratégies confondues.
- 10,4 millions de dollars : box-office 2025 de l’Afrique de l’Ouest anglophone (Nigeria, Ghana, Liberia).
- 1 écran pour 787 402 habitants : densité de salles en Afrique selon l’UNESCO (2021).
- 7,1 % contre 2,44 % : taux de prêts non performants d’Afreximbank selon Fitch, puis selon la banque.






