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Rebecca Enonchong : elle vendait des journaux à quinze ans, elle siège aujourd’hui là où s’écrivent les règles du commerce mondial

Série « Parcours » — Portrait n°6


Le 11 juin 2026, à Paris, le Conseil mondial de la Chambre de commerce internationale élit sa première vice-présidente africaine. L’institution a cent sept ans et représente plus de 45 millions d’entreprises dans 170 pays. Celle qui accède à cette fonction est camerounaise, a vendu des journaux à quinze ans, et a fondé en 1999 une société de logiciels d’entreprise depuis la banlieue de Washington — un métier peu spectaculaire, techniquement exigeant, sans levée de fonds retentissante ni sortie à neuf chiffres. Le parcours de Rebecca Enonchong ne ressemble à aucun des cinq précédents de cette série. Il ne repose pas sur l’accumulation de capital économique, mais sur la construction patiente d’un capital institutionnel — et il pose une question que l’Afrique centrale se pose rarement : qui écrit les règles que nos exportateurs appliquent tous les jours ?


Les chiffres

58 ansÂge indiqué par la presse camerounaise en juin 2026
15 ansÂge auquel elle vend des journaux
1999Création d’AppsTech, intégrateur de solutions d’entreprise, partenaire Oracle Platinum
2017Élue présidente du conseil d’administration d’AfriLabs ; réélue en 2019
370+Centres d’innovation fédérés par AfriLabs, dans 52 pays
1 million+Entrepreneurs soutenus par le réseau AfriLabs
4 ansMandat au conseil exécutif de la CCI avant sa vice-présidence
11 juin 2026Élue première femme africaine vice-présidente de la CCI
107 ansAncienneté de l’institution au moment de cette première
45 millionsEntreprises représentées par la CCI, dans 170 pays
1919Année de fondation de la Chambre de commerce internationale

Un métier vérifiable, d’abord

Il faut commencer par ce que Rebecca Enonchong a construit, parce que c’est la partie la moins racontée de son parcours.

Née au Cameroun, installée aux États-Unis, elle fonde AppsTech en 1999 dans la région de Washington. L’entreprise ne fait ni application grand public ni commerce en ligne : elle déploie, paramètre et maintient des logiciels de gestion d’entreprise, principalement de l’écosystème Oracle, dont elle devient partenaire au niveau Platinum. Ses clients sont des banques, des administrations, des groupes internationaux.

C’est un métier sans éclat et sans droit à l’erreur. Il suppose de convaincre des directions informatiques que l’on est capable de conduire des projets critiques sur plusieurs continents, dans des environnements où l’infrastructure n’est pas garantie. AppsTech a fait l’objet d’une étude de cas de la Columbia Business School consacrée au transfert de pratiques d’ingénierie logicielle américaines vers des environnements africains — une reconnaissance académique rare pour une entreprise du continent.

Ce point commande toute la suite. Enonchong n’est pas devenue une voix influente parce qu’elle communique bien. Elle l’est devenue parce qu’elle a d’abord exercé, pendant vingt ans, un métier que l’on peut vérifier.

Le deuxième métier : construire ce qui manque

Le tournant du parcours n’est pas une opération financière. C’est un déplacement d’objet.

À partir des années 2010, Enonchong consacre une part croissante de son temps à l’infrastructure de l’écosystème plutôt qu’à sa propre entreprise. Elle cofonde ActivSpaces, incubateur installé notamment à Buea, dans la région que l’on surnomme la Silicon Mountain. Elle cofonde I/O Spaces, espace de coworking destiné à la diaspora africaine dans la région de Washington. Elle cofonde le Cameroon Angels Network, puis l’African Business Angels Network, dont elle est vice-présidente.

En 2017, elle est élue présidente du conseil d’administration d’AfriLabs, réseau panafricain de centres d’innovation, puis réélue en 2019. Le réseau fédère aujourd’hui plus de 370 hubs dans 52 pays et revendique un accompagnement de plus d’un million d’entrepreneurs.

Elle siège par ailleurs aux conseils de Djibouti Telecom, d’Eneza Education et de VC4Africa, occupe la vice-présidence de la Fondation de l’Organisation mondiale de la santé, et a participé au groupe de travail des Nations unies sur les technologies de l’information ainsi qu’au panel numérique de la coopération britannique.

Sous le pseudonyme @africatechie, elle est l’une des voix les plus suivies du secteur technologique africain, avec une position constante et volontiers exigeante : que les entrepreneurs africains ne baissent pas leurs standards sous prétexte qu’ils opèrent en Afrique.

En août 2021, elle est placée en garde à vue trois jours à Douala, puis libérée après une mobilisation internationale sur les réseaux sociaux.

Un modèle de carrière différent

Une observation s’impose ici, non pour diminuer le parcours mais pour le décrire avec justesse.

L’influence de Rebecca Enonchong ne se mesure pas à la taille de son entreprise. AppsTech est une société de services professionnels dont ni le chiffre d’affaires ni les effectifs ne sont publics, et qui n’a connu ni levée de fonds spectaculaire ni cession retentissante. Sa notoriété tient à ses fonctions de gouvernance, à son travail de représentation et à sa présence dans les instances internationales.

C’est un modèle distinct de ceux des cinq portraits précédents. Masiyiwa, Ogunlesi ou Tawamba ont accumulé du capital économique ; Enonchong a accumulé du capital institutionnel et relationnel. Ce dernier est moins lisible dans un bilan, mais il n’est pas moins réel — l’élection du 11 juin 2026 en est la démonstration directe.

La question utile est celle de la reproductibilité. Cette voie suppose une base économique autonome, une aisance dans plusieurs langues, une présence continue dans les réseaux internationaux et la capacité de consacrer beaucoup de temps à des fonctions largement bénévoles. Ce n’est pas hors d’atteinte. Ce n’est pas non plus une stratégie de démarrage : c’est ce que l’on peut faire une fois que l’entreprise tient debout sans vous tous les jours.

Paris, juin 2026 : ce que signifie vraiment cette élection

Après quatre années au conseil exécutif de la CCI, où elle portait les intérêts des entreprises africaines, des PME et du secteur numérique, Enonchong est élue vice-présidente le 11 juin 2026, lors de la réunion du Conseil mondial qui porte également l’industriel indien Harsh Pati Singhania à la présidence, en remplacement du Français Philippe Varin.

La portée de cette élection mérite d’être comprise précisément, car les commentaires en ont donné des lectures souvent emphatiques et rarement explicatives.

La CCI n’est pas une organisation intergouvernementale. Elle ne légifère pas et ne dispose d’aucun pouvoir contraignant sur les États. Mais elle produit les instruments qui structurent le commerce mondial au quotidien : les règles applicables aux crédits documentaires, les Incoterms, le cadre de l’arbitrage commercial international.

Ces trois objets ne sont pas abstraits pour un lecteur d’Afrique centrale. Un exportateur de cacao qui négocie une lettre de crédit avec une banque européenne applique des règles écrites par la CCI. Un négociant qui inscrit « FOB Douala » dans un contrat utilise une définition écrite par la CCI. Une entreprise en litige avec un partenaire étranger se retrouve fréquemment, par la clause d’arbitrage de son contrat, devant une procédure organisée par la CCI.

Autrement dit : ces règles s’appliquent tous les jours aux entreprises de la sous-région, et jusqu’à présent, l’Afrique n’était pas dans la salle où on les écrit.

C’est ce qui donne à cette élection sa portée réelle, au-delà du symbole. Elle ne change pas mécaniquement les termes de l’échange. Mais la représentation dans les enceintes normatives est une condition nécessaire — jamais suffisante — pour que les spécificités des économies en développement soient prises en compte lors des révisions à venir.

Ce que ce parcours dit à un entrepreneur de Douala, Libreville ou N’Djamena

Le capital institutionnel est un actif, et il se constitue lentement. Vingt ans de métier, puis une décennie de fonctions de gouvernance, avant une élection internationale. Ce n’est ni rapide ni rémunérateur à court terme, mais c’est une voie d’accès réelle aux lieux où se décident les règles — et l’Afrique centrale y est très peu présente.

La crédibilité technique précède la voix. C’est le point commun le plus net avec le portrait d’hier. Enonchong a exercé un métier exigeant avant de prendre la parole ; ce n’est pas l’inverse. Dans un écosystème saturé de commentateurs, l’exercice réel du métier reste le meilleur titre à être écouté.

Construire l’écosystème est un investissement, pas une action caritative. Incubateurs, réseaux de business angels, hubs d’innovation : ces structures produisent le vivier de talents, de partenaires et de projets dont dépendent ensuite les entreprises. Les entrepreneurs de la sous-région attendent souvent de l’État qu’il crée ces infrastructures. Le parcours d’Enonchong montre qu’un opérateur privé peut le faire, et que cela finit par lui revenir.

Les normes du commerce mondial ne sont pas une donnée naturelle. Incoterms, crédits documentaires, arbitrage : ce sont des textes, écrits par des personnes, dans des salles, à des dates précises, et révisés régulièrement. Les considérer comme un cadre immuable, c’est renoncer par avance à peser dessus.


Prochain portrait demain : Tony Elumelu, du redressement d’une banque moribonde à l’africapitalisme.