Série « Parcours » — Portrait n°4
En 2006, un banquier nigérian de la cinquantaine occupe l’un des postes les plus élevés de la finance mondiale : vice-président exécutif de la banque d’investissement de Credit Suisse, après avoir dirigé la division mondiale. Vingt-trois ans dans la même maison. Il démissionne pour fonder, avec cinq associés, un fonds spécialisé dans un actif que la finance considère alors comme ennuyeux : les aéroports, les ports, les réseaux d’énergie. Trois ans plus tard, il rachète l’aéroport de Gatwick. Dix-huit ans plus tard, BlackRock lui achète son fonds 12,5 milliards de dollars et l’installe à son conseil d’administration. Adebayo Ogunlesi gère aujourd’hui l’un des plus grands portefeuilles d’infrastructures de la planète. La question que son parcours pose à l’Afrique centrale n’est pas celle de la réussite individuelle. C’est celle du capital patient : qui possède les infrastructures que nos États ne peuvent plus financer seuls, et à quelles conditions.
Les chiffres
| Formation | King’s College Lagos ; Oxford (philosophie, politique, économie) ; Harvard, double diplôme droit et MBA |
| Première fonction | Assistant du juge Thurgood Marshall, Cour suprême des États-Unis |
| 23 ans | Carrière chez Credit Suisse, jusqu’au poste de vice-président exécutif de la banque d’investissement |
| Mai 2006 | Cofondation de Global Infrastructure Partners avec cinq associés |
| 1,5 Md£ | Rachat de l’aéroport de Gatwick à BAA, décembre 2009 |
| 1,9 Md£ | Investissements de modernisation engagés sur l’aéroport |
| 2,9 Md£ | Cession de 50,01 % de Gatwick à Vinci Airports, finalisée en 2019 |
| 22 Md$ | Montant du quatrième fonds GIP, clôturé en décembre 2019 |
| 12,5 Md$ | Rachat de GIP par BlackRock, annoncé en janvier 2024, finalisé le 1er octobre 2024 |
| ~189 Md$ | Actifs gérés par GIP fin 2025 |
| ~14 000 Md$ | Actifs gérés par BlackRock, dont Ogunlesi est administrateur |
| ~40 Md$ | Valorisation d’Aligned Data Centers, opération engagée par GIP en 2025 |
| 28 Md$ | Exposition de BlackRock en Afrique du Sud, appelée à croître selon lui (mai 2026) |
Une trajectoire d’excellence, mais pas d’héritage
Adebayo Ogunlesi naît au Nigeria dans une famille où le capital est intellectuel plutôt que financier. Son père, Theophilus Oladipo Ogunlesi, est le premier Nigérian nommé professeur de médecine dans le pays.
Ce point mérite d’être posé d’emblée, parce qu’il différencie ce parcours de ceux des trois portraits précédents. Ni Masiyiwa, ni Burns, ni Tawamba n’ont hérité d’un capital économique ; Ogunlesi non plus, mais il a hérité d’autre chose — un environnement où la réussite académique va de soi et où les institutions internationales ne sont pas perçues comme inaccessibles.
Il étudie au King’s College de Lagos, puis à Oxford — philosophie, politique et économie —, avant Harvard, où il obtient simultanément un diplôme de droit et un MBA. Il devient assistant du juge Thurgood Marshall à la Cour suprême des États-Unis, première figure noire nommée à cette juridiction. Il exerce ensuite le droit des affaires chez Cravath, Swaine & Moore à New York, l’un des cabinets les plus sélectifs du pays.
C’est un parcours d’excellence institutionnelle, sans rupture. La rupture vient plus tard, et elle est d’autant plus intéressante.
Vingt-trois ans, puis la porte
Ogunlesi rejoint Credit Suisse et y reste vingt-trois ans. Il dirige la division mondiale de banque d’investissement entre 2002 et 2004, siège au comité exécutif, devient vice-président exécutif et directeur de la clientèle.
En mai 2006, il part. Il a alors une cinquantaine d’années, une position que très peu atteignent, une rémunération considérable, et aucune raison objective de recommencer à zéro.
Il cofonde Global Infrastructure Partners avec cinq associés. La thèse d’investissement est simple et, à l’époque, peu séduisante : les infrastructures physiques — aéroports, ports, réseaux électriques, gazoducs — produisent des flux de trésorerie prévisibles sur des décennies, sont protégées de la concurrence par leur nature même, et sont mal gérées par leurs propriétaires publics ou par des conglomérats qui les traitent comme des actifs secondaires.
Ce n’est pas un pari sur la croissance. C’est un pari sur la durée, à un moment où la finance mondiale s’intéresse surtout aux produits structurés — dix-huit mois avant que ceux-ci ne déclenchent la crise de 2008.
Gatwick : la démonstration
L’opération qui installe la réputation du fonds arrive en décembre 2009. Le régulateur britannique de la concurrence a contraint BAA, propriétaire d’Heathrow, de Gatwick et de Stansted, à céder des actifs. Un consortium mené par GIP rachète Gatwick pour 1,5 milliard de livres.
L’exécution est ce qui compte ici. Le consortium engage 1,9 milliard de livres — davantage que le prix d’achat — dans la modernisation de l’aéroport. En 2018, Gatwick réalise 764 millions de livres de chiffre d’affaires pour 411 millions d’excédent brut d’exploitation : une marge de 54 %, très rare hors des activités de rente. En décembre de la même année, GIP annonce la cession de 50,01 % à Vinci Airports pour 2,9 milliards de livres, opération finalisée en 2019. Le fonds conserve 49,99 % et continue de participer à la gestion.
Il faut lire la structure de la transaction autant que le montant. GIP ne sort pas de l’actif : il vend la moitié du contrôle à un opérateur industriel dont c’est le métier, encaisse une plus-value, et reste exposé à la valorisation future. Le même schéma sera reproduit sur l’aéroport d’Édimbourg en 2024.
Ce n’est pas de la spéculation immobilière. Ce n’est pas non plus de la gestion industrielle. C’est un troisième métier, propre au capital-investissement en infrastructure : acheter un actif sous-géré, financer sa modernisation, professionnaliser son exploitation, puis vendre une partie du contrôle à celui qui saura le faire tourner mieux que vous.

La consécration : vendre le fonds lui-même
En janvier 2024, BlackRock annonce le rachat de GIP pour 12,5 milliards de dollars, en numéraire et en actions. L’opération est finalisée le 1er octobre 2024. GIP gérait alors plus de 100 milliards de dollars d’actifs ; le portefeuille dépasse aujourd’hui 189 milliards.
Ogunlesi reste président et directeur général de GIP, devient senior managing director de BlackRock, membre du comité exécutif mondial et administrateur du groupe — soit du gestionnaire d’actifs le plus important au monde, autour de 14 000 milliards de dollars sous gestion. En janvier 2025, il entre également au conseil d’administration d’OpenAI. Il siège par ailleurs aux conseils de Kosmos Energy, Topgolf Callaway et Terminal Investment.
La logique de la vente est celle d’un dernier arbitrage de carrière. Un fonds indépendant, aussi performant soit-il, doit lever chaque nouveau véhicule auprès d’investisseurs qu’il faut convaincre à chaque cycle. Adossé à BlackRock, il accède à un canal de distribution mondial et à une base de clientèle captive. Ogunlesi a échangé son indépendance contre de la puissance de feu — et l’a fait au sommet du cycle des infrastructures, non après son retournement.
Le déploiement actuel le confirme : GIP a engagé en 2025 le rachat d’Aligned Data Centers, opérateur de centres de données spécialisé dans l’intelligence artificielle, pour une valorisation d’environ 40 milliards de dollars. La définition de l’« infrastructure » a changé ; la thèse d’investissement, elle, n’a pas bougé d’un pouce.
Trois questions que le portrait ne peut pas éluder
L’Afrique est arrivée tard. C’est la question la plus légitime pour nos lecteurs. Pendant l’essentiel de l’histoire de GIP, le continent d’origine de son fondateur ne figure pas parmi ses terrains d’investissement significatifs. Le fonds a acheté des aéroports britanniques, des ports australiens, des réseaux gaziers européens, des centres de données américains. Le tournant est récent : en mai 2026, Ogunlesi participe à un sommet à Cape Town aux côtés du président sud-africain et annonce que l’exposition de BlackRock en Afrique du Sud, de 28 milliards de dollars, a vocation à croître. Il évoque aussi un intérêt pour des actifs pétroliers nigérians cédés par des majors internationales.
Ce décalage n’est pas un reproche moral — un gérant de fonds a une obligation fiduciaire envers ses investisseurs, pas envers son pays de naissance. Mais il documente quelque chose d’important : pendant vingt ans, le capital le plus sophistiqué du monde en matière d’infrastructures n’a pas trouvé en Afrique subsaharienne un rapport rendement-risque comparable à celui de Gatwick. La question n’est pas de savoir pourquoi Ogunlesi n’a pas investi chez lui. Elle est de savoir ce qui, dans nos cadres réglementaires, nos systèmes judiciaires et nos régimes de change, produit ce verdict.
Qui fixe le prix du billet ? L’infrastructure privatisée est un actif de rente : sa rentabilité provient de sa position dominante, pas d’un avantage concurrentiel. Un aéroport, un port ou un réseau électrique n’ont pas de substitut. C’est précisément ce qui les rend attractifs pour un investisseur de long terme — et c’est ce qui rend indispensable un régulateur solide. Au Royaume-Uni, l’autorité de l’aviation civile encadre les redevances de Gatwick. Dans plusieurs États de la CEMAC, l’équivalent n’existe pas, ou dispose de moyens sans commune mesure avec ceux de l’investisseur qu’il doit encadrer. Le partenariat public-privé n’est pas un instrument neutre : il transfère un pouvoir de tarification. Sans régulateur crédible, il transfère aussi la rente.
Les conflits d’intérêts structurels. Ogunlesi siège au conseil d’OpenAI, tandis que le fonds qu’il dirige investit massivement dans les centres de données qui font tourner l’intelligence artificielle. Rien n’indique d’irrégularité, et ce type de cumul est courant au sommet de la finance américaine, avec des dispositifs de récusation prévus. Il n’en illustre pas moins la concentration du pouvoir d’allocation entre un très petit nombre de mains — un phénomène qui vaut d’être observé, y compris depuis Douala.
Ce que ce parcours dit à un dirigeant de Douala, Libreville ou N’Djamena
L’infrastructure est une classe d’actifs, pas une dépense publique. C’est le renversement conceptuel le plus utile de ce portrait. Un port, une centrale, une fibre ne sont pas seulement des équipements à financer sur budget : ce sont des actifs générant des flux prévisibles, susceptibles d’attirer du capital privé de long terme — à condition d’être structurés comme tels, avec des comptes séparés, un cadre tarifaire lisible et un contrat exécutoire.
Le capital patient existe et cherche des projets. Fonds souverains, fonds de pension, gestionnaires d’infrastructures disposent de sommes considérables à placer sur vingt à trente ans. Ce qui manque en Afrique centrale, ce n’est pas l’argent mondial ; ce sont les dossiers bancables et la sécurité juridique qui permettent de les instruire.
Il n’est jamais trop tard pour la rupture. Ogunlesi a quitté une position d’exception à plus de cinquante ans pour créer une structure de six personnes. C’est le contre-exemple exact du récit dominant sur l’entrepreneuriat, qui le présente comme une affaire de jeunes gens sans rien à perdre. Il avait tout à perdre.
L’expertise sectorielle bat la polyvalence. GIP n’a pas gagné en étant un fonds généraliste de plus. Il a gagné en connaissant les aéroports mieux que quiconque. Sur des marchés étroits comme les nôtres, la spécialisation reste le meilleur rempart contre la concurrence des grands acteurs.
Prochain portrait demain : Karim Beguir, dont le laboratoire d’intelligence artificielle fondé à Tunis a été racheté par l’allemand BioNTech.


