Trajectoires — Portrait n° 13
Le 4 mars 2025, le ministre camerounais de la Jeunesse et de l’Éducation civique reçoit à Yaoundé une consultante de 32 ans venue d’Allemagne. Elle vient lui parler de « réarmement moral » et de « Mind Education ». Ce sont, mot pour mot, les deux termes que son ministère a inscrits au fronton d’un programme national. Ce portrait s’intéresse à ce que cette coïncidence de vocabulaire recouvre — et à ce qu’elle ne recouvre pas encore.

| Née | 1993, Cameroun |
| Arrivée en Allemagne | 1999, à six ans |
| Formation | B.Sc. Software Product Management (2017), M.Sc. Business Application Architectures (2019) — Hochschule Furtwangen |
| Employeurs (déclarés) | Daimler TSS, Haufe Group, moXco/Volkswagen Financial Services, Schwarz IT, Allianz Deutschland, ALDI SÜD / ALDI DX |
| Poste actuel (déclaré) | Agile Project Manager & Change Facilitator, mission auprès de Spuerkeess (Luxembourg), depuis nov. 2025 |
| Certifications (déclarées) | PRINCE2 Practitioner, Agile Coach, Scrum Master, Product Owner, ITIL Foundation, coach psychologique (SGD Darmstadt) |
| Ouvrages publiés | 2, chez BoD (Books on Demand), en allemand. Premier : ISBN 978-3-7534-6783-2 |
| Organisation fondée | Tchep’s Mindset Booster (TMB) |
| Trace publique de TMB | 1 : audience ministérielle, MINJEC, mars 2025 |
Ce qui est vérifiable
La notice d’auteur de son éditeur allemand dit l’essentiel en trois lignes : née en 1993 au Cameroun, elle vit en Allemagne depuis 1999, a obtenu une licence en gestion de produits logiciels en 2017 puis un master en architectures applicatives en 2019, et a complété sa formation par un cursus de conseil psychologique achevé début 2021. Cette notice, publiée par un tiers, corrobore l’ossature de son parcours.
Le reste tient à un enchaînement classique de la consultance allemande. Daimler à Stuttgart, la Haufe Group à Fribourg, un pilote de gouvernance projet chez Volkswagen Financial Services, la DSI du groupe Schwarz à Heilbronn, un programme de conformité réglementaire chez Allianz, puis quatre ans chez ALDI SÜD — l’entité numérique du distributeur, ALDI DX, basée dans la Ruhr — comme Scrum Master senior. Depuis novembre 2025, elle est au Luxembourg, en mission auprès de Spuerkeess.
Le détail vaut d’être posé pour un lecteur de la zone : Spuerkeess est la Banque et Caisse d’Épargne de l’État, établissement public autonome créé en 1856, propriété intégrale de l’État luxembourgeois, troisième banque du pays par le total de bilan et supervisée directement par la Banque centrale européenne. C’est-à-dire une banque publique soumise, depuis le 17 janvier 2025, au règlement européen DORA sur la résilience opérationnelle numérique — le texte qui oblige désormais les établissements financiers de l’Union à documenter, tester et prouver leur capacité à encaisser une panne informatique.
Deux livres, enfin, tous deux chez BoD. Gründe deine Unternehmung und sei erfüllt (2021), sur la création d’entreprise. Ohne Redesign keine Erfüllung — der Design Prozess deines Lebens (2023), sur les croyances limitantes, la formation de la personnalité et sa refonte. Un troisième, Tout est en toi, est annoncé en français pour 2026. Il n’est pas encore référencé.
L’audience de mars 2025
Le ministère camerounais de la Jeunesse et de l’Éducation civique a publié le compte rendu. Mounouna Foutsou reçoit Ninelle Tchepanou Sofack, présidente de Tchep’s Mindset Booster, au siège du MINJEC à Yaoundé. Elle y présente une organisation qui se propose de « transformer le potentiel » de la jeunesse camerounaise et de renforcer l’impact du programme PRONEC-REAMORCE en y cultivant un état d’esprit de croissance. Elle assure ensuite la « minute du civisme » qui accompagne la descente des couleurs de fin de semaine.
Le député Gabriel Fandja, président de la commission Éducation, Formation professionnelle et Jeunesse à l’Assemblée nationale, assiste à la séance. Il conclut en conseillant au ministre de mieux faire connaître le programme à l’échelle nationale, et à la fondatrice de TMB de travailler étroitement avec le ministère.
Une note de précision, dans l’esprit de cette série : le communiqué ministériel date la rencontre du « vendredi 4 mars 2025 ». Le 4 mars 2025 était un mardi. L’écart n’a pas d’importance sur le fond ; il rappelle simplement que même les sources officielles se vérifient.
Le vocabulaire était déjà là
C’est ici que le portrait devient intéressant, et qu’il cesse d’être une histoire d’inspiration personnelle.
Ninelle Tchepanou Sofack a construit sa pratique de coach autour de deux notions qu’elle présente comme siennes : le réarmement moral — reconnecter l’individu à ses valeurs et à sa capacité d’agir — et la Mind Education — éduquer le mental pour qu’il devienne un allié.
Or, par décision ministérielle de février 2024, le Cameroun a transformé son ancien Projet d’éducation populaire civique et d’intégration nationale en Programme national d’éducation civique par le Réarmement moral, civique et entrepreneurial : PRONEC-REAMORCE. Le programme a été validé dès 2021, adossé à la Stratégie nationale de développement 2020-2030, et il est déployé depuis dans les lycées, les centres multifonctionnels de promotion des jeunes, les confédérations syndicales et le Service civique national.
Et en février 2024, à Yaoundé, le MINJEC a ouvert un atelier national de formation de grands formateurs dont le thème était explicitement : s’inspirer du Mind Education pour actualiser les stratégies d’intervention du PRONEC-REAMORCE. Les modules ont été dispensés par des formateurs coréens de l’International Youth Fellowship, qui ont remis les certificats aux côtés du ministre.
Autrement dit : les deux mots-clés de sa doctrine personnelle sont, au Cameroun, deux mots-clés de politique publique, l’un depuis 2021, l’autre depuis 2024. Cela n’enlève rien à sa sincérité — les deux notions circulent depuis longtemps dans la littérature du développement personnel et dans une tradition morale bien plus ancienne. Mais cela explique la porte ouverte. Elle n’est pas arrivée avec une idée neuve pour le ministère. Elle est arrivée avec le lexique exact que le ministère utilise déjà. Ce n’est pas la même chose, et c’est une information que le lecteur mérite d’avoir.

Ce qu’elle apporte, et que le vocabulaire n’apporte pas
Reste ce qu’elle sait faire, et qui est rare dans la région.
Son métier n’est pas de motiver. Son métier, dans son intitulé exact, est change management : accompagner l’adoption d’un outil ou d’un processus par des équipes qui n’en veulent pas nécessairement. Le contenu opérationnel du poste, tel qu’elle le décrit, est instructif : identification des résistances — peur de la technologie, charge cognitive, perte de maîtrise — et, surtout, construction et suivi d’indicateurs d’adoption : taux d’utilisation réelle, satisfaction utilisateur, indicateurs de saturation du changement.
C’est cette dernière ligne qui compte. Le métier consiste à mesurer si le changement a effectivement eu lieu, pas à comptabiliser les séances de formation dispensées.
Mettons-la maintenant en regard des seuls chiffres publics du programme camerounais. En juin 2026, à la réunion d’évaluation du PRONEC-REAMORCE tenue au centre Louis-Charpenet de Yagoua, dans le Mayo-Danay, le bilan présenté s’établissait à 184 453 sessions de réarmement moral, 246 170 de réarmement civique et 3 280 de réarmement entrepreneurial. La source ne précise pas si le périmètre est départemental ou national.
Deux choses sautent aux yeux. D’abord, le volet entrepreneurial — le seul dont on puisse attendre un effet économique mesurable — représente moins de 1 % du total. Ensuite, et c’est plus structurant : ce que le programme publie, ce sont des sessions. Pas des taux de participation rapportés à une cible, pas de mesure avant/après, pas de suivi de cohorte à douze mois. Le dispositif compte ce qu’il produit, pas ce qu’il change.
C’est très exactement l’écart que la discipline exercée par Ninelle Tchepanou Sofack dans une banque publique luxembourgeoise est faite pour combler. La question ouverte, pour l’instant sans réponse publique, est de savoir si c’est cela qu’on lui demandera d’apporter — ou seulement sa capacité à animer une salle.
Ce qui n’est pas vérifiable
Cette série applique la même exigence à tout le monde. Elle s’applique ici aussi.
Tchep’s Mindset Booster laisse, au terme d’une recherche systématique, une seule trace publique : le communiqué du MINJEC d’avril 2025. Pas de statuts consultables, pas de bilan d’activité, pas de nombre de bénéficiaires, pas de comptes, pas de site institutionnel indexé, pas de couverture presse indépendante. L’organisation existe suffisamment pour avoir été reçue par un ministre ; elle n’existe pas encore suffisamment pour être évaluée.
Le troisième ouvrage est annoncé mais non paru. Les certifications listées sont plausibles et cohérentes entre elles, mais aucune n’a été vérifiée auprès des organismes émetteurs. Le contenu détaillé des missions relève de sa déclaration.
Rien de tout cela ne constitue un soupçon. C’est l’état normal d’un dossier à ce stade : une professionnelle solide, une organisation naissante, et un écart encore entier entre l’intention affichée et le résultat démontré. La difficulté n’est pas propre à elle. Elle est la règle dans l’écosystème du coaching et de l’accompagnement, en Afrique centrale comme en Europe — un secteur où le récit précède presque toujours la preuve, et où presque personne ne réclame la preuve.

Lu depuis Douala ou Yaoundé
Le mot n’est pas le programme. Le Cameroun a inscrit le réarmement moral dans une politique publique, formé des grands formateurs, ouvert une plateforme numérique et tenu des dizaines de milliers de sessions. Ce qui manque n’est ni la volonté ni le vocabulaire : c’est l’instrument de mesure. Un dispositif qui publie des volumes d’activité et non des effets n’est pas évaluable, donc pas améliorable, donc difficilement finançable par un bailleur exigeant. Importer une méthode d’indicateurs d’adoption coûterait une fraction du budget déjà engagé.
Le contexte économique interdit de s’en tenir à l’état d’esprit. Selon l’Institut national de la statistique, 86,6 % des emplois camerounais relèvent du secteur informel, et le taux d’emploi des 15-34 ans plafonne à 39,3 %. Travailler les mentalités a du sens ; le faire sans traitement simultané de l’accès au crédit, de l’adéquation formation-marché et de la formalisation revient à demander à des individus de compenser, par leur volonté, une contrainte de structure. Le rapport de 1 à 75 entre sessions morales et sessions entrepreneuriales, relevé plus haut, dit peut-être exactement cela.
Et pour les banques de la zone, la leçon est directement transposable. La CEMAC entre dans un cycle d’investissement numérique — modernisation des systèmes de paiement pilotée par la BEAC, cadre COBAC des établissements de paiement, domination du mobile money dans les volumes de transactions. Or le taux de bancarisation strict de la zone reste autour de 12 %, avec des écarts allant de 5 % au Tchad à 27 % en Guinée équatoriale. Dans ce contexte, le facteur limitant n’est plus l’outil : c’est son adoption, par les clients comme par les agents. C’est un métier. Il a un nom, des méthodes et des indicateurs. Il est presque absent des organigrammes bancaires de la région, et il est exercé, à Luxembourg, par une Camerounaise de 32 ans.
La diaspora est habituellement comptée en transferts d’argent. Elle se compte aussi, plus difficilement, en transferts de méthode. Le second flux ne se mesure pas encore. Il vaut peut-être davantage.
Extraits d’un texte transmis à la rédaction.
« À six ans, j’arrive en Allemagne avec ma famille. Nouvelle langue, nouveau pays, nouveau monde. Très vite, j’apprends que pour avancer, il faut s’adapter — pas subir, s’adapter. »
« Ni tout à fait d’ici, ni tout à fait de là-bas, j’ai appris à lire les gens, les organisations et les situations avec une profondeur que l’on n’acquiert pas dans les livres. »
« Derrière chaque projet, chaque équipe, chaque transformation, j’ai toujours vu la même chose : ce qui bloque les organisations, ce sont les humains qui n’osent pas. Ce qui les libère, ce sont les humains qui décident de changer. »
« Alors j’ai commencé à écrire. Pas pour devenir auteure. Pour transmettre. »



