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Marion Obam Mahel : « Ne laissez jamais personne vous dire ce que vous devez faire »

Journaliste, cheffe d’entreprise, dirigeante syndicale aux échelles nationale, continentale et internationale — Marion Obam Mahel cumule les responsabilités sans jamais en faire un titre de gloire. Venue à Paris pour le 100ᵉ Congrès de la Fédération Internationale des Journalistes, où elle a été élue au comité exécutif avec 75 % des suffrages, cette Camerounaise d’exception revient sur un parcours forgé par les épreuves, la curiosité et une détermination sans faille. Rencontre avec une femme qui a fait de chaque obstacle un tremplin.

1. Les racines d’une vocation

Vous êtes aujourd’hui une figure majeure du journalisme et de la communication. Quel souvenir d’enfance ou quel événement fondateur vous a donné envie de suivre cette voie ?

C’est assez particulier parce que je suis restée orpheline assez tôt, aux environs de 13 ans. C’est avec mon père que j’écoutais le Poste national, où on suivait le journal de 13 heures, où on écoutait beaucoup de musique et où on avait des débats. Je me disais toujours que ça pourrait être un métier que j’aimerais bien faire, parce que ça avait un ton sérieux, c’était solennel. Je voyais les adultes s’asseoir, arrêter tout ce qu’ils faisaient pour écouter Radio Cameroun.

Lorsque mon père décède, je voulais être médecin, parce que j’avais toujours cette envie de réparer les injustices, de soulager les peines et les douleurs. Mais je n’avais pas vraiment des gens pour financer ces études. Et mon père m’avait toujours dit : « Dans la vie, il faut avoir un plan A, un plan B, un plan C. » Mon plan B, qui rejoignait toujours cette envie de porter la voix des sans-voix, de mettre la lumière sur ce qui ne va pas, c’était le journalisme. Alors, j’y suis allée.

2. Une polyvalence construite pas à pas

Votre parcours mêle gestion, communication, fiscalité, relations publiques. Comment avez-vous construit cette polyvalence ?

J’ai gardé une âme d’enfant. Je m’émerveille de tout et j’ai toujours un regard curieux. Je n’aime pas ce qui est statique, habituel, régulier. Ce qui fait que j’ai un parcours un peu atypique.

Après 13 ans à Mutation, en presse écrite — une très belle école de vie — je me suis sentie essoufflée. Il y avait comme un plafond de verre. Après avoir été chef de desk à Douala, il n’y avait pas autre chose qui m’attendait sur place, et je ne voulais pas repartir à Yaoundé. J’ai décidé de mettre une nouvelle corde à mon arc et de regarder les métiers de la gestion. C’est comme ça que j’ai fait une licence à l’Université de Poitiers, en ligne. J’ai découvert un univers fascinant : le marketing, le droit, la fiscalité, et surtout la psychologie — comprendre l’homme dans son environnement de travail, anticiper, faire la carte mentale des gens avec lesquels on travaille.

Une grossesse difficile, qui m’a fait garder le lit pendant cinq mois, m’a permis de peaufiner mon projet et de créer ma première entreprise.

3. Les tournants décisifs

Quel a été le moment le plus déterminant de votre carrière ?

Il y en a deux.

Le premier, c’est lors de mon stage en presse écrite à Mutation, en juin 2001. Le rédacteur en chef Alain Blaise-Batongue m’envoie couvrir l’inauguration de la chambre de commerce. Je rédige trois feuillets, très fière de moi. Il les lit, il me dit : « Si c’était une dissertation française, je vous aurais donné 16 sur 20. C’est très bien rédigé, mais ce n’est pas un article. » Il a roulé mes feuillets en boule et les a jetés à la corbeille. J’étais traumatisée. Le lendemain, je ne suis pas partie. Mais j’ai eu une discussion avec ma tante qui m’a dit : « Quand on tombe, on se relève, on repart. » Je suis repartie par défi, et je suis restée par passion.

Le second tournant, c’est lors d’un événement que j’accompagnais en tant que consultante. Le président de mon conseil d’administration me dit : « Être journaliste ne veut pas dire que vous pouvez tout faire. Il faut choisir. » Ce jour-là, j’ai reçu ça comme un coup de poignard. Mais ce qu’il ignorait, c’est que ma trajectoire était déjà tracée depuis deux ans. J’ai mis toute ma hargne à terminer ma licence et à créer ma première entreprise. Aujourd’hui, j’en suis à la troisième. Je lui dis d’ailleurs merci : sans ce défi, peut-être que je n’aurais pas relevé la barre aussi haut.

4. Diriger Well’Done : une vision du leadership au féminin

Cela fait plus de dix ans que vous êtes à la tête de Well’Done. Quelle est votre vision personnelle du leadership, surtout en tant que femme ?

La création de Well’Done repose sur un constat : beaucoup de jeunes entrepreneurs et de PME préfèrent parfois mal faire les choses plutôt que de se faire accompagner, parce qu’ils pensent qu’une agence de communication coûte trop cher. J’ai voulu proposer un accompagnement qui s’adapte au budget du client.

Aujourd’hui, je dirige une équipe de 17 jeunes Camerounais et Camerounaises. Leur donner du travail, les accompagner dans leurs rêves, partager une vision d’écoute et de créativité — c’est ce qui nous a permis de devenir une agence réputée avec de grands clients. La flexibilité, le respect des délais et la créativité sont nos piliers.

Le 1er mai 2026, vous avez reçu la médaille du travail. Comment vous êtes-vous sentie ce jour-là ?

J’étais très heureuse, surtout que c’est mon époux qui a tout organisé. Il voulait célébrer mes 15 ans de carrière, mes deux médailles — d’argent et de vermeil — et dire au monde entier à quel point il est fier de la femme que je suis. Moi, je faisais ma belle ! C’est lui qui a été le premier à voir mes compétences et ma valeur, qui m’a toujours dit « vas-y ». Il a aménagé son temps pour moi. C’est un facteur décisif dans ma réussite, et j’en remercie sincèrement le Seigneur.

5. Jongler entre toutes les casquettes

Comment parvenez-vous à concilier vos responsabilités de Directrice Générale avec vos engagements syndicaux et internationaux ?

Tout repose sur trois leviers.

Le premier, c’est être bien accompagnée — avoir quelqu’un qui vous ménage du temps, qui vous écoute, sans jalousie ni pression inutile.

Le second, c’est l’organisation. Quand vous prenez des responsabilités, il faut les assumer pleinement. Mon agenda de DG est déjà chargé : conseils d’administration, assemblées générales, réunions stratégiques, évaluations… J’y introduis ensuite une journée par semaine consacrée au syndicat, une demi-journée pour les responsabilités continentales, une demi-journée pour la FIJ.

Le troisième levier, c’est le sérieux. Une fois qu’on loupe une réunion, on court après indéfiniment.

6. Paris, le Congrès centenaire de la FIJ et une élection historique

Qu’est-ce que cela représente pour vous d’avoir pris part au 100ᵉ Congrès de la FIJ, tenu du 4 au 7 mai 2026 ?

C’était plein d’émotions. D’abord en tant que femme : il faut savoir qu’en 100 ans, seulement deux femmes ont dirigé la FIJ. Ce congrès marquait la fin du mandat de Dominique Pradalié, et une autre femme, Zuliana Lainez Otero, péruvienne, a été élue pour le prochain siècle. C’était une joie immense.

Mais quelque chose d’inédit s’est aussi passé lors des élections au comité exécutif. Il y a 16 places, 300 congressistes. Et l’ensemble de ces congressistes ont décidé que je devais absolument en faire partie. J’ai obtenu 75 % des suffrages, et j’arrive en première position avec 186 pays sur 250 qui m’ont mise en premier choix. Le responsable du dépouillement a dit : « C’est qui Marion Obam ? » Je me suis levée, il était stupéfait. J’étais tellement émue. Beaucoup ne me connaissaient pas, mais mon discours avait visiblement touché. C’est gravé à jamais dans ma mémoire.

Quel enseignement retenez-vous de ce congrès ?

Que les institutions fortes se construisent dans la durée et dans la solidarité. Cent ans, c’est le travail de générations entières qui ont œuvré au quotidien. Nous avons des représentants sur les cinq continents, nous travaillons en quatre langues, nous répondons à des journalistes en détresse sur tous les fuseaux horaires — en Ukraine, en Palestine, en Somalie. Cette force de solidarité vous forge, vous ouvre l’esprit, vous apprend à accepter les autres cultures non comme un vêtement ou une couleur, mais comme des valeurs partagées en tant que journaliste et en tant qu’être humain.

7. Co-autrice d’un livre centenaire

Vous avez co-écrit « Une voix pour informer le monde : un siècle de combat, de solidarité ». Qu’est-ce que cette expérience vous a apporté ?

C’était quelque chose de particulier. Raconter l’histoire de la solidarité africaine dans un livre qui documente cent ans de la FIJ — les hommes, les femmes, les grandes décisions, les grands combats — c’est une responsabilité immense. Tout doit être documenté : les années exactes, les lieux, les personnes. On a travaillé pendant un an et demi, avec des corrections minutieuses. Je suis très fière d’être co-autrice d’un ouvrage traduit en quatre langues et diffusé à travers le monde. C’est le Cameroun, c’est l’Afrique, c’est quelque chose de mémorable pour moi.

8. Les défis de la liberté de la presse en Afrique

Quels sont aujourd’hui les défis les plus urgents pour la liberté de la presse ?

D’abord, le cadre légal. Dans plusieurs pays africains, les journalistes et les médias sont perçus comme des ennemis des gouvernements, qui travaillent à les fragiliser. C’est un combat quotidien.

Mais au-delà des structures, je veux dire ceci : les gens ne doivent pas vous dire ce que vous devez faire dans votre vie. Je suis mère de six enfants, épouse, sœur, cheffe d’entreprise, présidente d’un syndicat, membre de la FAJ, membre de la FIJ — et qui sait demain ? Personne ne m’a jamais dit que je ne pouvais pas. Ne laissez jamais personne vous dire ce que vous devez faire. Si vous savez où vous allez, vous avez déjà parcouru la moitié du chemin. Le reste dépend de vous, de vos études, de vos moyens — et de la foi en Dieu, parce qu’il y a un Maître du monde qui a déjà programmé ce qui doit arriver.


Propos recueillis par Cathy Mintsa